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Petit poissonnier deviendra grand… Gastronomie

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La tendance est nettement enracinée depuis près d’une dizaine d’années : de plus en plus nombreux sont les jeûneurs qui préfèrent la saveur de l’ombrine frite ou des crevettes en tajine à la soupe aux pois-chiches et aux gâteaux de miel. Phénomène de mode ? Pas du tout, répondent les jeûneurs de vieille souche rbatie ou slaouie, il y a belle lurette que nous nous délectons, durant le mois de ramadan, du plaisir de rompre le jeûne avec un plat de poisson.
La popularité du poisson sur les tables de Ramadan n’est donc plus à établir. Autant dire que dans les foyers aisés comme dans les familles plus  modestes, les amateurs de chair maigre au goût d’océan voient donc arriver ramadan avec émotion.
Le poisson, Noureddine connaît bien : il en vend depuis bientôt dix ans sur le marché informel. Une façon " tolérable " de dire que Noureddine n’est pas pour ainsi " autorisé " mais qu’il entretient en véritable expert sa clientèle d’habitués. Bien entendu, il y a aussi la nuée d’agents d’autorité qui sont bien forcés d’admettre que dans l’entrée d’immeuble où il officie, quelque part dans le quartier Bourgogne à Casablanca, Noureddine incarne une espèce de service public : non seulement il rend le poisson disponible à deux pas mais surtout il ne transige jamais sur la qualité : " Pas question de prendre le moindre risque ni d’en faire prendre à mes clients. Je ne comprends d’ailleurs pas comment on peut arriver à s’étonner de voir un poissonnier faire correctement son métier ? D’autant que lorsque j’ai fini ma journée, je nettoie l’endroit jusqu’à la dernière écaille… "
La folie du poisson pendant Ramadan ? Noureddine confirme mais en ce qui le concerne, ce " marché "-là ne semble pas l’intéresser : " En période normale, j’écoule quasiment tout mon stock quotidien entre 7 et 11 heures. Pendant Ramadan, les gens tardent généralement à faire leurs courses et je n’ai pas l’habitude d’attendre le client pour de petites ventes, en général moins d’un kilo… "
Noureddine est interrompu par une cliente, une habituée depuis six ans, la dame ne compte plus. Elle sait seulement qu’elle peut faire confiance à ce garçon compétent et honnête, qui lui en donne largement pour sa confiance et son argent. " Du poisson pour Ramadan, évidemment ! Surtout pour mon mari et moi-même qui sommes originaires d’une région insulaire de Tunisie, où le poisson fait intimement partie de la vie des gens ".
La cliente suivante, issue de la communauté juive nombreuse dans le quartier, vient prendre livraison d’une importante commande. On comprend alors mieux pourquoi la clientèle spécifique du Ramadan ne l’intéresse pas tant que ça…
Bientôt, le ballet des petites charrettes à bras sortant du port de pêche de Casablanca, chargées de merlans, soles, pageots, ombrines, crevettes et autres roussettes, sans oublier la fameuse " Samta ", ce poisson en forme de ceinture d’où son appellation en langue marocaine courante, feront saliver les jeûneurs le long des rues et dans les moindres recoins de la périphérie. On s’inquiétera à raison, sans doute, des conditions pour le moins folkloriques de conservation du poisson vendu dans ces conditions. Sans négliger pour autant, le fait que sans le port, commente froidement Bachir, chef mécanicien à bord d’un chalutier, que " s’il n’y avait pas le port et la petite pêche côtière, ça serait la férocité dans les rues… "
Il y a surtout les immenses profits générés à tous les étages de la commercialisation du poisson, qui permettent de réaliser des bénéfices consistants. A commencer par al faqira, littéralement la pauvre part ou la part du pauvre, qui désigne le quota de poisson que chaque marin embarqué à bord du chalutier est en droit de prélever sur la pêche réalisée.
"Mais moi, reprend Noureddine, je fais ce métier par passion du service des clients,  pas  comme d’autres qui jouent seulement de l’argent. Moi, Dieu merci, je ne réfléchis pas comme ça, je respecte d’abord le poisson que je vends… Mais pour ceux-là, le poisson, c’est comme pour tout le reste : tu mises 10 000 dh, tu en empoches 1 000 et ainsi de suite…"
On est bien loin, ici, de la spiritualité du Ramadan qui s’annonce mais comme disent les poissonniers, il faut bien que tout le monde vive…

DM



 

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