La Nouvelle Tribune : Quelle analyse faites-vous du premier quinquennat de S.M. Mohammed VI en terme d'évolution des libertés publiques, de la presse, des droits humains ?
M. Nourredine Ayouch : Il y a incontestablement une évolution très sensible en matière de libertés publiques, qui est perçue non seulement par les Marocains, mais également à l'étranger. On constate une plus grande liberté d'opinion. La presse est plus libre au Maroc que dans certains pays arabes ou africains et plus proche de celle de certains pays européens. Sur ce plan, il y a eu une avancée notoire. Mais le Code de la presse, même s'il a engendré quelques changements, est loin d’être satisfaisant et mérite d'être revu. Certains partis politiques, ainsi que la société civile, oeuvrent pour l'améliorer. Il n'empêche que la liberté d'expression dépasse de loin le cadre de la loi. Des articles de presse très audacieux, voire impertinents vis-à-vis même de la plus haute instance de l'Etat, ont été publiés. La liberté d'opinion gagne de plus en plus de terrain.
Cela est-il perceptible par le citoyen dans la vie de tous les jours, dans la rue...?
Cela est plus que perceptible dans la vie des Marocains. A titre d'exemple, le comportement du policier vis-à-vis du citoyen n'est plus le même. On constate un changement notable. Aujourd’hui le citoyen est plus respecté. La peur du Makhzen s'est largement atténuée. Ce qui n'était pas le cas quelques années auparavant. On peut dire qu'il s'agit d'une véritable évolution. Certains jugent même qu'il y a trop de libertés. Je ne suis pas d’accord. Je pense pour ma part que c'est salutaire car pour mettre une démocratie en marche, certains excès sont inévitables. Une certaine presse profite allègrement de ces libertés et commet parfois des articles qui peuvent être tendancieux, voire insultants vis-à-vis de certaines personnalités ou institutions. La volonté du Roi est claire à ce sujet. Il veut avancer dans la démocratie malgré les dérapages de certains journalistes (tout comme il y a eu des dérapages autrement plus graves de la part de l'Etat -l'affaire Lamrabet, les Rockers...,) mais j’espère que ces dérapages sont désormais derrière nous et qu'ils ne se reproduiront plus. La presse a des droits, mais aussi des obligations.
Ces changements sont, à votre avis, liés à l'âge du Roi, à son ouverture d'esprit, ou sont-ce là des changements que le Maroc se devait d'opérer en raison d’une pression de l'extérieur, notamment les institutions financières?
C’est tout cela à la fois. Ces changements avaient commencé avec la fin du règne de feu SM Hassan II, mais ils ont été approfondis avec l'avènement de SMMohammed VI. On ne peut pas douter un instant que le Roi s’est engagé dans la démocratisation et la modernisation du pays. Il l'a prouvé à maintes reprises et je pense qu'il est sincère.
Quels sont les changements qui vous ont le plus marqué durant ces cinq années de règne?
En premier lieu, la liberté de la presse qui est à mon sens essentielle pour le démocratie. Le Makhzen n'est plus un tabou, il n'est plus craint il est même attaqué de manière frontale. Ensuite, les droits de la femme ont connu une véritable révolution avec le nouveau code de la famille. Cette réforme a été saluée aussi bien dans les pays arabes et musulmans qu'en Europe. La création de l'instance Equité et Réconciliation traduit une position claire de la part de la monarchie qui semble vouloir régler le passif en matière de droits humains.
Vous évoquiez à l'instant l'instance Équité et Réconcialiation. Que peut apporter au Maroc une telle institution ?
Quand on a un passé où des zones d'ombre persistent, il me semble qu’on ne peut pas avancer tant qu’on ne l'a pas clarifié. Un passé chargé d'injustices et de persécutions, avec Tazmamart et Derb Moulay Chérif notamment. Il est logique de revenir sur ce passé. J’espère que cette instance apportera la lumière sur cette partie peu glorieuse de notre histoire. Pour le moment, on attend tous avec impatience le rapport de cette commission avec l’espoir que cela permettra de jeter une lumière sur ce passé, de désigner les responsables des dérapages, pour apaiser enfin les esprits, et réconcilier les Marocains avec leur passé, pouvoir tourner la page et regarder vers l’avenir avec sérénité.
En quoi cela, ainsi que les changements suscités, peuvent-ils être importants pour le développement du Maroc, entendez sur le plan économique?
Il ne faut pas oublier que jusqu'à présent le manque de transparence et de démocratie a bloqué le développement de notre pays, la créativité et l’investissement, et a encouragé la corruption et la subordination économique. Le Maroc, en s’engageant dans la voie de la démocratie, a entrepris une série de réformes qui ne sont pas encore toutes appliquées malheureusement. Penser qu’on peut changer économiquement, politiquement et socialement sans démocratie est un leurre. SM le Roi a choisi la voie de la démocratie parce qu’il pense, comme la société civile et certains partis politiques, qu'un pays ne peut avancer sans véritable démocratie, et sans réformes. Aujourd’hui, le monde est devenu un village où l’information circule, où l’on peut aisément dénoncer les injustices et les dépassements. Ce qui pouvait être caché par le passé ne peut plus l’être actuellement. Les dirigeants sont comptables devant leur peuple et devant l’opinion internationale. Ce que le Maroc a compris en se lançant dans cette voie. C’est une décision profonde qui peut contribuer à l’essor économique, culturel et social.
Modernité et Démocratie sont des termes évoqués par le Souverain à plusieurs reprises dans sa vision du Maroc présent et futur, ce sont des termes qu’on retrouve aussi dans votre collectif. Peut-on affirmer aujourd’hui que le Maroc est un pays démocratique et moderne?
Je crois que nous tendons, -nous n’y sommes pas encore arrivés- à aller vers la démocratie. Il y a encore des attitudes qui ne sont pas claires. Il y a encore des dérapages au niveau de la justice, vis-à-vis des islamistes. Il y a des excès qui ont été dénoncés par l’OMDH et Amnesty International. Certes, aucun pays ne peut arriver à la perfection en terme de démocratie. La démocratie est un combat quotidien et permanent. Le Maroc doit aller au bout de son projet de démocratisation, malgré les erreurs et les dérapages intervenus. SM le Roi l’avait annoncé dans un discours , il avait dit que nous sommes engagés quoi qu’il arrive, quoi qu’on fasse, dans la voie de la démocratie et de la modernité. Le Souverain avait aussi affirmé avec beaucoup d’insistance, que Démocratie ne veut pas dire débordement, anarchie…, tout en précisant que "cela implique des droits et des obligations que tout un chacun doit respecter." Donc, il n’est nullement question de faire marche-arrière. Ceci dit, il faut comprendre que la véritable démocratie c’est le respect de l'autre, de sa différence. La démocratie, c'est accepter la diversité des approches. Au Collectif Démocratie et Modernité nous défendons les islamistes même quand nous ne sommes pas d'accord avec eux, on n'admet pas qu'on bafoue leurs droits. La Modernité, c’est un état d’esprit, une ouverture sur les autres, leurs cultures, leurs technologies. C’est aussi assumer son identité culturelle et religieuse. Au Maroc, malheureusement, c'est la culture de l’intolérance et de l’enfermement identitaire qui prédomine encore.
En conclusion ?
Le règne de SM Mohammed VI n'a que 5 ans, beaucoup de choses ont été réalisées. D’autres, et non des moindres, restent à accomplir. Maintenant il faut aller plus vite, pour que ce règne ne soit pas seulement un règne d'évolution, mais un règne de changements profonds. Les changements doivent être économiques et politiques, mais surtout clairs et leur réalisation accélérée. Nous devons reconnaître que la misère et l'ignorance sont toujours là. La crise de l'enseignement est récurrente. Une solution s'impose d'urgence. Le Gouvernement doit adopter une stratégie radicale pour que ce secteur devienne performant, quitte à le privatiser. L’État pourra concéder les universités et les écoles au privé. Des changements doivent également s'opérer au niveau de la recomposition du paysage politique marocain, avec un maximum de quatre partis forts. Il est anormal d'avoir une multitude de partis de gauche, de droite, du centre, des partis libéraux... Il serait beaucoup plus efficace d'avoir un grand parti de gauche, un autre du centre, un grand parti de droite et un parti d'extrême gauche. Ce qui nous permettra sans doute de mieux avancer. Le Maroc doit aujourd’hui passer impérativement à la vitesse supérieure à tous les niveaux. Car qui n’avance pas, recule !
Propos recueillis par
Leïla Ouazry