La Nouvelle Tribune : Quelle lecture faites-vous des premières années du règne de SM MohammedVI
M. Ahmed Benkirane : Tout en poursuivant la voie tracée par son auguste père, SM Mohammed VI a très vite appliqué l’adage "lui c’est lui", "moi c’est moi".
En effet, depuis son accession au trône, il n’a cessé par ses interventions écrites et orales, par ses manifestations publiques, de plaider et d’agir pour des changements profonds et rapides afin de préparer le pays à la compétition internationale et à l’approfondissement de la démocratie et de la justice sociale.
Seule une croissance forte et soutenue durablement, accompagnée de mesures sociales, permettra au Maroc de relever le défi et de corriger les écarts trop flagrants entre les différentes couches de la population et entre les régions. C’est le chemin le plus sûr pour une démocratie véritable.
Avec les retards accumulés et l’approche de la libération rapide des échanges avec le monde extérieur, tout est devenu prioritaire:
- Réformes de l’enseignement, de la santé, de la justice, de l’administration, de l’aménagement du territoire, de la gestion rationnelle de l’eau, de l’environnement, des richesses halieutiques.
- Poursuite des travaux d’infrastructure et désenclavement des régions déshéritées.
- Poursuite de l’assainissement des secteurs public et para-étatique.
- et, enfin, mise à niveau des entreprises du secteur privé.
Quel travail titanesque!
Sommes-nous capables de relever un tel défi ?
Je pense que nous en sommes capables.
- Il faudrait accélérer encore davantage la mise en place et l’exécution des réformes les plus urgentes quelles que soient les résistances d’ordre économique ou politique.
- Il faudrait réduire progressivement mais sûrement le train de vie de l’Etat, responsable du déficit budgétaire et consacrer l’épargne publique à l’investissement.
En effet, les frais de fonctionnement ont atteint un niveau insupportable et dangereux pour l’avenir.
Notre administration demeure pléthorique, peu efficace et à certains égards minée par la corruption. Il faudrait réduire les effectifs, les redéployer vers les régions sous-administrées, simplifier les textes, préciser les procédures, systématiser le recrutement et l’avancement au mérite, instaurer la transparence et enfin sanctionner.
Les recrutements à durée déterminée, généralisés dans beaucoup de pays, seraient une bonne méthode.
- Fort heureusement, le Fonds Hassan II permet aujourd’hui de sauver une partie des recettes des privatisations pour les consacrer à l’investissement en évitant les pesanteurs bureaucratiques.
- Il faudrait poursuivre la privatisation et la gestion déléguée de certains services publics en y associant les capitaux et les compétences nationales capables de prendre la relève à l’échéance des contrats.
Qu’en est-il du secteur privé et de sa mise à niveau?
Nous avons pris beaucoup de retard pour étudier et lancer ce programme, contrairement à la Tunisie. Ce programme est très vaste, on le sait. Il concerne non seulement l’entreprise elle–même, mais aussi son environnement.
Je dois dire qu’avec le gouvernement Driss JETTOU, nous avons beaucoup avancé. Nous avons trouvé dans son équipe des interlocuteurs compétents, attentifs et décidés.
C’est ainsi que des contrats programmes "gagnant-gagnant" ont été conclus entre le gouvernement et certains secteurs concernés. D’autres suivront.
C’est aussi grâce à la concertation et à la confiance mutuelle que les partenaires socioéconomiques et le gouvernement ont pu conclure l’accord du 30 avril 2003 et adopter un nouveau Code du Travail.
C’est une avancée importante qu’il faudra consolider, compléter et préciser dans le même esprit par des textes d’application.
En conclusion, je dirais que le pays avance, mais qu’il faudrait accélérer le rythme pour le préparer plus efficacement à la compétition internationale.
Parlons politique. Quelle est votre évaluation de la situation politique actuelle ?
Tout d’abord, je voudrais m’élever contre ceux,
de plus en plus nombreux, qui cherchent à minimiser, voire décrédibiliser les partis politiques et les syndicats ouvriers. De telles organisations ont la responsabilité –de par la Constitution- d’encadrer les citoyens, c’est-à-dire les former politiquement, moralement et les orienter.
La démocratisation nécessite en effet des partis politiques et des syndicats responsables et présents dans tous les débats qui concernent l’avenir du pays.
Que pensez-vous de la Constitution actuelle ? Faut-il l’amender pour un meilleur équilibre des pouvoirs ?
Je ne partage pas, non plus, l’avis de ceux qui prétendent que la Constitution actuelle est dépassée et qu’il faille l’amender pour renforcer l’indépendance des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.
La Constitution, comme toute œuvre humaine, est perfectible. Encore faut-il appliquer celle qui existe dans toutes ses parties et dans son esprit.
Lorsque les mouvements politiques les plus représentatifs jugeront qu’une telle réforme est nécessaire, elle sera conduite dans le sens de l’approfondissement de la démocratie et dans le cadre de notre système de monarchie constitutionnelle, garant de l’unité, de l’intégrité territoriale et de la stabilité.
En tant que doyen, parmi les doyens de la presse nationale (vous êtes l’un de fondateurs du SNPM avec Abdelkrim Ghellab, Abderrahman Youssoufi, Ali Yata notamment) quel jugement portez-vous sur la presse ?
La liberté d’expression est sacrée. C’est l’un des fondements de la démocratie.
Depuis la fin des années de plomb, on assiste à une sorte de bouillonnement désordonné et à des dérapages regrettables qui portent préjudice à toute la profession.
À mon avis, le pays a besoin de médias écrits et audiovisuels indépendants et responsables.
Pour cela, il faudrait développer la formation des journalistes et leur permettre de se recycler constamment par des stages et des séjours dans les pays démocratiques. Il faudrait aussi leur assurer des conditions de vie et de travail qui les mettent à l’abri des dérives.
Les organisations professionnelles doivent être soutenues financièrement et moralement pour leur permettre d’exercer leurs activités sans entraves.
À elles d’imposer le respect des règles déontologiques de la profession et de sanctionner les délinquants.
Sinon, les lecteurs, les auditeurs et les téléspectateurs se détourneront définitivement des médias publics et privés pour aller voir ailleurs, désormais accessible à toute la population, fort heureusement.
Entretien réalisé par
Fahd Yata