La Nouvelle Tribune : Quand on évoque les cinq premières années de règne de S.M. Mohammed VI, quels sont les moments, les événements ou les réalisations qui vous paraissent fondamentalement importants ?
M. André Azoulay : Plutôt que de me risquer à l’esquisse d’une hiérarchie des performances qui pourrait être hagiographique, j’irai directement au plus significatif. Ce qui me paraît le plus important au moment où s’esquisse ce premier bilan, c’est que tous les éléments de notre puzzle se sont ordonnés. Chacun d’entre nous en perçoit désormais la cohérence, la nouveauté, en même temps que la continuité et la légitimité, parce que le consensus national n’a jamais été aussi profondément ancré qu’il ne l’est aujourd’hui autour du grand projet Maroc, autour de S.M. le Roi. Et à un moment donné, il convient d’observer une halte pour prendre la juste mesure de cette construction et de ses finalités qui se précisent. Aujourd’hui, nous sommes dans cette situation qui est à la fois vertueuse et exaltante où s’éclaire le paysage, s’ordonne la place, les responsabilités et les devoirs de chacun et où se mettent en ordre les valeurs autour desquelles cette fresque s’organise, se forge et s’affine. C’est cette perception que je privilégie et que je voudrais faire partager aux lecteurs de La Nouvelle Tribune.
Mais pourquoi cette construction ne s’est-elle pas imposée aux yeux de tous immédiatement ?
Je crois que la charge affective et l’onde de choc que chaque Marocain a ressenties au moment de la disparition de feu S.M. Hassan II, conjuguées avec la simultanéité et l’impact des clignotants que S.M. Mohammed VI a immédiatement allumés pour l’esquisse du Maroc qui allait porter son empreinte, ont créé un certain décalage dans la prise en compte et dans la compréhension de cet ancrage dans la continuité et de cette puissance de proposition dans la nouveauté. Cette synthèse espérée et voulue par le plus grand nombre s’impose désormais à tous avec clarté et réalisme.
S’il fallait matérialiser cet esprit, cette nouvelle volonté qui s’est exprimée à travers la démarche royale, quels seraient les actes concrets qui vous semblent exprimer le plus fortement cette vision pour notre pays ?
J’aurais plutôt tendance à ne pas hiérarchiser qualitativement ce qui s’est construit au cours de ces cinq dernières années. Mais il est évident que des réformes comme celle du Code de la Famille, le Statut de la Femme, la confirmation de la pluralité et du pluralisme de notre société, la validation de son caractère d’authenticité dans ses racines spirituelles et historiques, dans ses traditions philosophiques et ses choix idéologiques ont pris la forme de postulats autour desquels s’articule le projet de société que la Maroc développe avec succès et détermination. C’est la force et la cohérence de ce projet et son succès que certains ont voulu fragiliser et remettre en cause. De ces épreuves, le Maroc est sorti renforcé parce qu’il a choisi de puiser les ressources de son rebond dans ce que notre patrimoine, notre histoire, notre identité ont de plus profonds. Et l’une des caractéristiques de ces cinq années est justement, ce grand élan vers une réconciliation sereine, voulue et lucide.
A travers la lecture du passé notamment ?
Evidemment, mais une lecture qui n’est pas terminée parce qu’à un moment donné, il faudra arriver à l’analyse objective et scientifique des situations contrastées que le Maroc contemporain a connues. Nous n’y sommes pas encore. Aujourd’hui, on fait d’abord l’inventaire de nos peines, de nos rendez-vous manqués et parfois de nos deuils et cela est normal, compréhensible. Mais après ce droit et ce devoir d’inventaire, viendra le moment de l’analyse des causes et de la nécessaire mise en perspective de l’actif et du passif. L’un n’existe pas sans l’autre…
Ce qui n’arrangera pas tout le monde, sans doute… Mais à travers cette perception du nouveau règne, n’avez-vous pas le sentiment que le Souverain veut aller beaucoup plus loin que ce qui est perçu par les Marocains ?
Incontestablement. Les orientations fondamentales qui sont imprimées à notre politique sont celles de S.M. le Roi. C’est sa vision qui détermine les grands choix à partir desquels se forge la stratégie nationale qui n’est pas le fruit de l’improvisation, ni celui de la précipitation. C’est à dessein que j’ai employé au début de mon entretien le terme de puzzle. C’est graduellement que S.M. Mohammed VI met chaque élément en place. Il y a une construction ordonnée dont il est à la fois l’inspirateur et l’architecte.
On constate que la démarche du Souverain, sur la question de nos relations avec certains de nos voisins ou partenaires exprime la pérennité, la continuité, la fermeté et la souplesse à la fois...
Le Maroc comme cela lui est arrivé au cours des dernières années, continue à jouer dans la Cour des Grands sur la scène internationale. Le Maroc est présent, il existe, il est sollicité et écouté. Le Maroc est respecté. Là aussi, S.M. le Roi a imprimé à la fois sa marque et son autorité personnelles dans la nature des relations qu’il a voulu établir avec ses collègues les plus éminents, en Europe, en Amérique, au Moyen-Orient, ou ailleurs dans le monde. Il n’était pas évident que cette place fut assurée et consolidée avec la même qualité et la même force s’adressant par exemple à la fois aux Européens, aux Américains. Il n’était pas évident non plus que ce résultat puisse être obtenu sans rien céder de ce que ce sont nos choix, nos intérêts et ce qui fait à la fois la spécificité de l’espace stratégique que le Maroc a choisi d’investir en priorité, au niveau régional et international.
Le parcours est désormais balisé avec l’Europe sur le long terme. Nous sommes sortis de la simple logique économique et marchande. A côté de l’horizon 2011 et l’instauration d’une zone de libre-échange, nous avons proposé, crédibilisé, nourri une réflexion qui s’avère aujourd’hui la bonne pour ce partenariat qui est désormais politique et qui deviendra institutionnel, encadrant ainsi de la meilleure façon qui soit la logique économique et marchande qui s’est depuis trop longtemps imposée à tous de façon univoque.
Dans le même esprit, des relations fortes existent avec les Etats-Unis. Elles sont, certes, de nature différente, mais le Maroc n’a rien concédé de ses choix fondamentaux, de ses solidarités naturelles et des valeurs qui fondent sa politique tout en mettant en place, avec le pays qui détermine aujourd’hui l’avenir de la planète, des modalités de relation ou de travail qui évoluent désormais dans le respect mutuel et avec des mécanismes stratégiques où chacun a sa place et où les intérêts de tous seront acceptés avec la même légitimité.
On perçoit bien au niveau de votre analyse que cette démarche royale est organisée autour d’une vision et d’une perception très claires des priorités, des valeurs et de l’identité nationale. Mais ce qui nous caractérise aujourd’hui, c’est une volonté d’ouverture et de pleine implication dans le processus de mondialisation, et, dans le même temps, l’affirmation de notre identité, faite d’arabité, de racines africaines, mais aussi de patrimoine amazigh et d’apport de la composante juive dans la culture et la civilisation marocaines.
J’ajouterai s’agissant de la Communauté juive, comme composante légitime et à part entière du patrimoine national. Et à cet égard, nous sommes encore loin du compte. En effet, comme j’ai pu le dire à plusieurs reprises, notre Histoire, l’éducation de nos enfants, les manuels scolaires, tous cycles confondus, ne rendent pas encore justice à ce qu’a été et ce que reste l’exceptionnelle richesse et diversité de notre civilisation. Et c’est une forme de masochisme que de nous priver et de priver les générations qui montent de quelque chose qui nous appartient et qui leur appartient. Cette carence nous pénalise, nous ampute d’une partie de notre être. Personne ne lira ou ne dira complètement notre histoire à notre place, avec ses contrastes et ses pages noires ou blanches. C’est un devoir qui nous revient et c’est une richesse qui nous appartient.
Mais de ce point de vue-là, on peut croire que des signaux forts ont été émis et qui n’ont pas encore été tous perçus, sans doute ?
Absolument. Des signaux forts, des messages puissants ont été donnés, des actes dont le symbole n’échappe à personne ont été concrétisés, mais il faut que nous allions plus loin. Chaque Marocain doit se sentir dépositaire, responsable et gardien intransigeant de l’intégralité et de l’intégrité de son Histoire. On ne devrait plus accepter que l’on occulte ou que l’on écrive une histoire qui serait sélective ou réadaptée parce qu’inspirée par les vicissitudes du moment ou les lâchetés de l’instant.
Pour ce qui me concerne, jusqu’à mon dernier souffle, je me sentirai riche et fier de mon Histoire, que je veux irréfragable. Mon univers spirituel et social fait partie des pierres les plus anciennes de cette nation, depuis plus de 2000 ans. Ma Communauté fait partie de cet imaginaire populaire et du souffle intellectuel et social qui ont inspiré et enrichi mon pays, dans beaucoup de domaines, de la médecine à la diplomatie, de la musique à la littérature et de la poésie à tous les langages de la vie, l’habit, la cuisine, le dialecte et tout le reste…
Entretien réalisé par
Fahd YATA