Depuis son intronisation, le 30 juillet 1999, le Souverain a donné un sérieux coup de pouce à la réforme du champ religieux au Maroc. Le Souverain a ainsi ouvert la voie à un traitement nouveau de la chose religieuse demeurée jusqu’alors pratiquement l’objet d’interprétations ambiguës et le plus souvent politiciennes.
Dès son avènement, le Roi Mohammed VI a pris, d’entrée de jeu, son bâton de pèlerin et a annoncé la couleur : de l’ordre dans le champ religieux marocain. En sa qualité d’Amir Al Mouminine, il promulgua deux Dahirs dont l’application des principales dispositions est conférée au ministère des Habous et des Affaires Islamiques. Il s’agit du Dahir n°1.03.193 du 4 décembre 2003 relatif à l’organigramme et les attributions du département que dirige M. Ahmed Tawfik, et du Dahir n°1.03.300 publié le 22 avril 2004 relatif à la restructuration du Conseil des Oulémas et des Conseils locaux des Oulémas. Vendredi 30 avril 2004, le Souverain prononça un discours d’orientation pour la mise en application de ces deux Dahirs. Par la même occasion, il a procédé à l’annonce de la nomination de 65 personnalités appelées à encadrer, sur les plans national, régional et local une nouvelle politique religieuse. Bref: rien n’est laissé au hasard : Sécurité spirituelle, liberté des prêches, Fatwa, le fait religieux, mosquées, Conseils des Oulémas...En somme, le jeune Roi a mis, à point nommé, les points sur les «i» pour tout ce qui concerne de près ou de loin la scène religieuse dans le Royaume. Une manière de balayer un brouillard de contresens, de préjugés ou encore de mauvaises interprétions. Dans le même ordre d’idées, il a été procédé à la promulgation d’un Dahir portant organisation et composition de la Ligue des Oulémas du Maroc qui portera dorénavant le nom « La Ligue Mohammadia des Oulémas du Maroc». Cette réforme a pour but de faire sortir la Ligue des Oulémas du Maroc de sa léthargie pour en faire un organe dynamique agissant en synergie avec les Conseils des Oulémas. Pour ce qui est des Fatwas, elles sont confiées exclusivement au Conseil Supérieur des Oulémas qui aura également le soin de les proposer, à l’occasion d’occurrences à implications religieuses, au Roi. Une manière pour empêcher que le champ religieux ne soit investi par des intrus agissant en dehors du cadre institutionnel légal, ainsi que de faire barrage aux expédients et autres prétextes fallacieux et de couper court aux fauteurs de discorde et de zizanie.
De ce volet donc découlent plusieurs questions d’ordre organisationnel et structurel. S’agit-il là d’une prise en main officielle ou institutionnelle du champ religieux? Dans ce sens, il est primordial de mettre en lumière à quels postulats se rattache la composante religieuse au sein de l’État notamment dans la manière d’assurer sa gestion? A quels principes la pratique des cultes obéit-elle et quelles conséquences en découlent dans la vie du pays aux niveaux politique et social? Catégorique, le Souverain a tenu à préciser qu’après « les décisions que nous avions annoncées dans le dernier discours du Trône, et dans le discours du 29 mai 2003 à Casablanca, et suite aux mesures et dispositions que nous avons prises pour les concrétiser, nous entamons aujourd’hui la finalisation et la mise en oeuvre d’une stratégie intégrée, globale et multidimensionnelle. Cette stratégie à l’élaboration de laquelle nous avons veillé et qui repose sur trois fondements, a pour but d’impulser et de renouveler le champ religieux en vue de prémunir le Maroc contre les velléités d’extrémisme et de terrorisme, et de préserver son identité qui porte sur le sceau de la pondération, la modération et la tolérance».
Flexibilité et légalité
Autrement dit, la restructuration du champ religieux ne signifie pas une reprise en main sécuritaire du fait religieux ni un exercice du culte sous haute surveillance. Ainsi par exemple, les Imams demeurent, jusqu’à présent, libres de leurs prêches. Mais un prêche en Islam obéit à des normes et à des mécanismes qu’il doit respecter. Dans tous les cas, au Maroc, on comptabilise actuellement environ 35 000 mosquées sur toute l’étendue du Royaume, soit en moyenne une mosquée pour 1000 habitants.
Toutes ces mosquées sont sous la « tutelle» du département des Habous et des Affaires Islamiques. La loi 84 stipule, d’ailleurs, que tous les lieux du culte (mosquée, Zawaya...) sont sous l’égide du département des Habous. Seulement, si cela est vrai au niveau théorique, il demeure pour autant impossible sur le terrain. Ainsi, par exemple, la ville de Casablanca comprend 675 mosquées dont uniquement 280 sont sous la coupole du ministère des Habous. En clair, quelque 395 mosquées ne dépendent pas directement du ministère ainsi que 848 salles de prières. Le budget du ministère consacré au fonctionnement des mosquées a enregistré, par ailleurs, une hausse significative cette année, passant de 150 MDH en 2003 à 210 MDH en 2004, soit une hausse de 40 %. Ce budget sera absorbé à hauteur de 60 % par le personnel des mosquées (Imams, prêcheurs, muezzins, etc). 20 % de ce reliquat ira aux Ecoles coraniques et les derniers 20 % seront affectés au programme d’alphabétisation prévu au sein des mosquées du Royaume. L’engagement donc de cette institution islamique dans la détermination des comportements religieux des musulmans est un fait de tous les jours. Bien plus, l’engagement de la mosquée dans les affaires publiques fait que les sphères politique et religieuse s’interfèrent, s’entrecroisent et souvent s’opposent. Ce qui remet en question la véritable mission de la mosquée, des Imams et des Oulémas dans la société. De l’avis d’un analyste, l’importance de cette question résulte du fait que certaines représentations prégnantes et partagées deviennent collectives comme l’idée de la Oumma (Communauté des musulmans à travers le monde). Et que d’autres revêtent un caractère conventionnel, comme la Fatwa. Ainsi donc, la volonté royale d’accompagner la réforme et la modernisation de l’espace religieux est visible et parait-il irréversible. Autrement dit, en matière de religion, rien ne sera comme avant.
Hassan Zaatit
Le politique et le religieux : quel rapport?
Selon M.Khalid Naciri, professeur en sciences politiques, il est des personnages qui sont passés maîtres dans la rhétorique, sous couvert de discours religieux qui débarquent sur une morale politiquement orientée. Cela pose la question de la frontière entre le religieux et le politique. Là, il faut distinguer le politique au sens large, au sens noble du terme. C’est-à-dire ce qui concerne les affaires de la cité et là, évidemment, tout ce qui est social est politique, mais cela doit être distingué du politique dans le sens de la trivialité politicienne qui n’a strictement aucune place dans l’enceinte respectable d’une mosquée. La législation marocaine n’autorise pas l’utilisation des mosquées à des fins politiciennes, surtout pour développer un discours politiquement iconoclaste. Un discours qui va à l’encontre des orientations fondamentales de la nation. Car la question est de savoir qui est habilité à dire quelle est l’instance susceptible de formaliser la volonté de la nation? Et bien, ce sont ces institutions constitutionnelles. Au Maroc, il y a le champ de commanderie des croyants incarné par le Chef de l’État qui est Roi et Amir Al Mounine, il y a le Parlement, institution qui légifère et exprime la volonté des législateurs et un gouvernement issu du parlement et enfin un ministère des Habous qui est historiquement et institutionnellement investi du pouvoir de gérer l’espace religieux au niveau de l’unicité du culte qui est un élément stratégique et fondamental pour l’unité de la nation. Ce sont ces institutions qui sont investies du pouvoir de dire dans quelle direction il est possible de fonctionner et vers quelle direction il ne faut pas s’orienter.