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Renaître après Saddam Bloc-notes

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Des crimes, un procès. La longue nuit d’un pays, d’un peuple.
Cette plaine jonchée de cadavres, de morts, brûlés vifs, asphyxiés ; ce long calvaire, organisé par un tyran, ses janissaires.
Saddam, sanguinaire durant 35 ans d’un règne de terreur et de mort, de 1968 à 2003. Saddam, poursuivi aujourd’hui pour actes de génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre. 
D’abord une guerre Irak-Iran (1980-1988).
Saddam Hussein agresse militairement l'Iran, recourt à l'emploi de gaz moutarde et à d'autres armes chimiques qui, selon diverses estimations, tuent quelque 200 000 Iraniens.
Cette horrible répression kurde (fin 1987-1988).
Le peuple kurde, peuple d’une terre qui n’aura eu que trois ans pour exister. (Se souvenir de cette fameuse Conférence de Lausanne qui aura permis à l’Homme kurde d’avoir un sol qui porte son nom, et vice –versa). Les Kurdes, contre lesquels Saddam Hussein lance une campagne, dans le nord du pays. Les Kurdes enfin, accusés à la fois de faire le jeu de Téhéran et de revendiquer leur autonomie.
Alors ? Il y a cette macabre, froide, cette terrifiante Opération Anfal : plus de 170 000 Kurdes sont massacrés, gazés même, comme à Halabja en mars 1988. Halabja et ses nourrissons, bouches ouvertes, poumons calcinés, dont personne, ne voulu savoir grand-chose. Morts oubliées, faillite des grands médias. On pense là aussi, au Rwanda…
Répression encore
Celle des insurrections chiites et toujours kurdes. Les Kurdes, donc. Gens sans terre, " atterrés " qui se cherchent une épée, un allié, qui les conduira vers un pays où coulent le lait et le miel. Dans ces cas-là, on s’allie à qui l’on peut, dans la confusion des choses, de la bataille.
De mars 1991 à août 1992, dans la foulée de la guerre du Golfe, des Chiites dans le sud du pays et des Kurdes dans le nord se révoltent. Révolte susurrée, dit-on, qui n’honorerait pas le monde libre, ni ses prédicateurs. Là encore, mécanique réglée, physique glaciale : Saddam, " tueur impeccable ", s’amuse presque. Le jeu est trop beau, pour un boucher. Le sabre féroce s'abat sur eux. La tuerie vengeresse se traduira par la mort de plus de 200 000 personnes. Crimes contre l'humanité
Tout au long de son règne, Saddam Hussein liquidera ses opposants ou ceux qu'il tient pour tel, sans états d'âme. L’homme pouvant tirer le revolver et abattre, au milieu d’une réunion plénière, le maigre contradicteur. On chiffre à près de 200 000, le nombre de ceux qui auront été exécutés en 20 ans, et ce, sans que leurs proches en aient été informés. Des corps dissous dans l'acide, d'autres enterrés clandestinement. On sait, depuis Avril dernier, que plus de 100 000 corps auraient été retrouvés dans des dizaines de charniers, selon l'Association des Anciens Prisonniers. Un perpétuel assassinat, le règne de Saddam.
Ceux qui n’ont pas vécu sous ce règne glosent. On intellectualise la souffrance, on s’empare des morts pour rendre sa justice. Pour écrire son livre. Pour s’enivrer de " son moi en colère ".
Ceux qui dont on n’a pas fait fondre dans une cuve, l’être cher, ne savent rien de cette vague de malheur qui aura recouvert ce pays, ce peuple.
Aujourd’hui, les Irakiens exigent une justice rapide pour "raison de cicatrices". La raison d’état des Irakiens est affaire de plaies, de larmes.
Pour beaucoup de victimes, juger Saddam constitue le début d'un nouveau combat qui relève de " l’intégrité physique de l’âme d’un peuple ". Ce procès, c’est ce moment difficile du deuil de leurs parents tués, de leurs vies brisées. C’est le temps où s’opèrent les douloureuses, quelquefois insoutenables, excavations. Ce jugement, c’est ce moment où se jugeront les colères. On verra, alors, que celles de ce peuple ne remontent pas, seulement, à 2003.
Saddam, ses crimes, son jugement, matière du deuil.
Injustice du deuil, qu’il faut faire, envers et contre le tyran, envers et contre tous. Les Irakiens affrontent aujourd’hui le procès. Ils affrontent celui qui leur aura servi d’horrible père. Ils tueront ce père. Il appartient à la justice de décider par quels moyens. L’oubli, mais qui peut hanter, de la prison à vie !
Le peloton, unissant les deux morts, physique et symbolique, en une seule ?
Au-delà de la sentence, la difficulté des Irakiens réside pour eux dans l’obligation d’en passer par ce bien qui fait mal, celui qui les fera transformer leur drame en merveilleux malheur.
Ce procès, ce deuil, déjà en cours, du reste, demeurent, relèvent d’un "moment d’essence" pour ce pays, pour la région, pour le monde. Car, d’une certaine manière, le monde retrouve un peuple, dont il fut coupé.
Les Irakiens, cette psyché collective au travail, nous intéressent au plus haut point car voici un État qui naît d’un procès, de celui d’un dictateur. On le sait, l’histoire de l’État, n’est pas heureuse.
Elle est la chronique sanglante de ces batailles, de ces armées qui s’affrontent, des ethnies que l’on broie, des sangs qui se haïssent, des frontières qui tuent. De ces chairs, des terres brûlées dont on fait les nations. Et l’Histoire officielle de nous trouver des héros, des dates, des édifices ; de rendre sublime le bruit des bottes, grandes les fosses communes, et si seuls, les soldats inconnus. En cela, les histoires nationales ont, sans aucun doute, leur place au prétoire.
En cela, l’histoire éprouvante de l’édification de ce nouvel Irak n’échappe en rien à la loi du genre. L’histoire des institutions nous rappelle, du haut de son cycle long, que toute renaissance passe nécessairement par une mort.
Les Irakiens, que la mort a frappés plus que de raison, peuvent aujourd’hui, de ces morts, de ces vies volées, de ces cris, faire un État.
Ce sera long, mais l’âme de ce peuple, saura, sans aucun doute, puiser dans le temps long de l’Histoire, parce qu’il en est issu, la force de renaître.

Driss Chraïbi



 

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