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Qui ne dit mot, consent ! Mutisme au département des Habous

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D’emblée, l’Islam rejette toute forme d’intermédiation. N’empêche qu’en pratique, les Oulémas et les Imams ont toujours joué un rôle important dans la détermination des comportements religieux des musulmans. Bien plus, leur engagement dans les affaires publiques fait le plus souvent que les sphères politique et religieuse s’interfèrent, s’entrecroisent et souvent s’opposent. Ce qui remet en question le cadre institutionnel dans lequel évoluent les prêches, voire le discours religieux dans son ensemble. L’importance de la problématique résulte du fait que certaines représentations prégnantes et partagées deviennent collectives comme l’idée de la Oumma (la communauté des croyants à travers le monde). Et que d’autres revêtent un caractère conventionnel, comme la Fatwa.
Dar Al Hadith Al Hassania, institution étatique de formation des Oulémas créée en 1964 devait servir à alimenter l’Etat en cadres religieux en mesure de lui servir à de couverture dans le cadre de la légitimité. Depuis 1967, les lauréats de cet établissement ont crée leur association et continué à jouer leur rôle. Mais en 1979, leurs discours ont commencé à changer prenant ainsi quelques distances vis-à-vis des discours institutionnalisés. C’est ainsi que l’Etat a institué un contrôle strict sur Dar Al Hadith Al Hassania, allant même jusqu’à y interdire à partir du 18 juin 1981, la soutenance des thèses. Néanmoins, la rébellion de certains Oulémas allait s’accentuer après la création du Haut Conseil des Oulémas régionaux le 8 avril 1981. D’ailleurs, en instituant un contrôle officiel sur les prêches du vendredi, l’initiative a débouché sur des Fatwas qui contredisent l’orientation de l’Etat notamment le Dahir de 1984 organisant les mosquées et les lieux de culte. Vendredi 30 avril 2004, le Souverain a prononcé un discours pour une nouvelle plate-forme de l’espace religieux. Objectif: impulser et renouveler le champ religieux en vue de prémunir le Maroc contre les velléités d’extrémisme et d’obscurantisme. Dans le même sens, il a été procédé à la promulgation d’un Dahir portant organisation et composition de la Ligue des Oulémas du Maroc qui porte le nom « La Ligue Mohammadia des Oulémas du Maroc». Cette réforme a pour but de faire sortir la Ligue des Oulémas du Maroc de sa léthargie pour en faire un organe dynamique agissant en synergie avec les Conseils de Oulémas. Le but recherché était d’empêcher que le champ religieux soit investi par des intrus agissant en dehors du cadre institutionnel légal, ainsi que de faire barrage aux expédients et autres prétextes fallacieux et de couper court aux fauteurs de discorde et de zizanie. M. Ahmed Tawfik ministre des Habous et des Affaires Islamiques a pour sa part, sa propre vision de la chose religieuse au Maroc. Pour lui, la restructuration du champ religieux ne signifie pas une reprise en main sécuritaire du fait religieux ni un exercice du culte sous haute surveillance. Ainsi par exemple, les Imams demeurent, selon lui, libres de leurs prêches, mais un prêche en Islam obéit à des normes et à des mécanismes qu’un Imam doit respecter. Cependant, en pratique, la confusion des genres est toujours de mise. Le prêche du vendredi 25 juin donné par le Président du Conseil des Oulémas de Casablanca le prouve.

Leïla Ouazry
et Hassan Zaatit

 

Peut-on couper le discours religieux du discours politique ?

Selon Khalid Naciri, professeur en science politique, il est des personnages qui sont passés maîtres dans la rhétorique, sous couvert de discours religieux qui débarquent sur une morale politiquement orientée. «Cela relève à la limite de la malhonnêteté parce qu’il est établi chez nous dans l’ancienne conception de la religion musulmane que les fidèles, lorsqu’ils se rendent à la prière du vendredi et par conséquent écoutent le prêche de l’Imam, doivent sortir apaisés et rassérénés de la mosquée et non pas chargés à bloc d’idées agressives ou portant atteinte à la stabilité et à la paix intérieure du croyant. Or, ce type de discours, dès lors qu’il déstabilise les fondements de la société et de l’orientation fondamentale de l’État, est une atteinte directe à l’indispensable apaisement auquel les mosquées doivent prêter une attention particulière. Cela pose la question de la frontière entre le religieux et le politique. Il faut distinguer le politique au sens large, au sens noble du terme. C’est-à-dire ce qui concerne les affaires de la cité et là évidemment  tout ce qui est social est politique, mais cela doit être distingué du politique dans le sens de la trivialité politicienne qui n’a strictement aucune place dans l’enceinte respectable d’une mosquée et là, la législation marocaine n’autorise pas l’utilisation des mosquées à des fins politiciennes, y compris pour développer un discours politiquement iconoclaste. Un discours qui va à l’encontre des orientations fondamentales de la nation. Car la question est de savoir qui est habilité à dire quelle est l’instance susceptible de formaliser la volonté de la nation? Et bien ce sont ces institutions constitutionnelles. Au Maroc, il y a le champ de la commanderie des croyants incarné par le chef de l’État qui est Roi et Amir Al  Mounine, il y a le Parlement, institution qui légifère et exprime la volonté des législateurs et un gouvernement issu du parlement et enfin un ministère des Habous qui historiquement et institutionnellement est investi du pouvoir de gérer l’espace religieux non pas au niveau de confiance mais au niveau de l’unicité du culte qui est un élément stratégique fondamental pour l’unité de la nation. Ce sont ces institutions qui sont investies du pouvoir de dire dans quelle direction il est possible de fonctionner et vers quelle direction il ne faut pas s’orienter».


M. Khalid Naciri : Etre sur ses gardes
ne veut pas dire inquisition

La Nouvelle Tribune: Quelle lecture faites-vous du prêche du Président du Conseil des Oulémas de Casablanca?
M. Khalid Naciri: Ce prêche s’est révélé être un véritable scandale. Parce qu’au nom d’un discours religieux, il faisait passer en réalité un message politique inadmissible et totalement en déphasage avec la stratégie de l’État, avec la conception de l’Islam telle que nous l’avons vécue et intériorisée depuis des siècles. Une conception qui s’est positionnée en porte-à-faux d’une manière frontale avec les choix exprimés avec énormément d’éloquence par S.M le Roi qui a pesé de tout son poids, en tant que Commandeur de Croyants et Chef d’État éclairé pour que justice soit rendue aux femmes. Qu’un Imam puisse s’abriter derrière son office du vendredi pour distiller un discours réactionnaire qui rappelle celui des Talibans dans le Maroc du début du 21 ème siècle est un scandale sans nom. Il est important que les forces éclairées de ce pays attachées au processus de démocratisation et de modernisation réagissent.

Selon vous, à qui profite ce genre de discours?
Il profite à tous les éléments réactionnaires qui essaiment dans notre espace sociétal ainsi qu’à tous ceux qui ont intérêt à stopper le processus de démocratisation. Il est important de tirer la sonnette d’alarme pour que chacun assume pleinement ses responsabilités. L’impact de ce discours est a priori catastrophique car ce n’est pas n’importe qui qui s’exprime. Il s’agit là d’un Imam auréolé par définition de l’aura du prédicateur respectable et dont les paroles sont en principe dotées d’une crédibilité à toute épreuve. Nous avons eu tendance, jusqu’à présent, à considérer qu’il y avait une certaine répartition des tâches. L’espace institutionnel et de la réflexion politique stricto-sensu aux modernistes, l’espace religieux aux «traditionalistes». Cette démarche a montré qu’il s’agit d’une erreur méthodologique grave et que au contraire la construction de la démocratie passe par la dimension institutionnelle et politique et passe aussi par la dimension culturelle et pédagogique. C’est dire à quel point la problématique de la réhabilitation de l’espace religieux dans notre pays est absolument indispensable. J’espère que l’État, le département des Habous en particulier, s’obligera au devoir de développer une vigilance de tous les instants.

Que voulez-vous dire par vigilance?
C’est-à-dire être sur ses gardes. Mais cela ne veut pas dire inquisition. En tant que démocrate, je considère que toute démarche inquisitoriale est une régression de la pensée. Il n’est absolument pas question de contrôler les esprits ou de créer un Islam officiel. Il s’agit de faire en sorte que les accumulations culturelles de notre histoire soient mises en mouvement et réactivées pour que l’Islam ne soit pas accaparé par des aventuriers. Cela veut dire que les institutions chargées de gérer l’espace religieux continuent à le faire pour veiller à ce que la formation donnée aux magistrats de culte, aux Imams..., soit conforme à une éthique et à une conception qui permet d’éviter à la nation de sombrer dans la Fitna. C’est à cela que je fais allusion en parlant de vigilance. Cela doit se faire dans le plein respect de la légalité. Nous vivons dans un Etat organisé avec des règles et il faut que tout le monde se conforme à ces règles. Il n’y a aucune raison de considérer au nom de la démocratie que n’importe qui peut se permettre n’importe quoi. Cela relèverait de l’anarchie.



 

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