Actualité | Economie | Entreprise | Finance | Grand Public | Lire, Voir, Entendre

Rechercher :
  
Edition


Administration
Articles » Actualité
Ce Darfour qui ne nous émeut guère Bloc-Notes

Auteur :

Ainsi, dans l'indifférence presque générale, (si l'on connaît un peu la théorie quantitative des médias, cela en relève) le régime de Khartoum et ses milices Arabes, guerriers affidés et armés, commettent, complices, au Darfour, - province de l'ouest du Soudan, d'innombrables crimes contre l'humanité.
Au Darfour on tue, à coup de machettes, d'armes automatiques, de bombardements. Ainsi au Darfour, les " Arabes du régime ", nouveaux escadrons de la mort, massacrent et violent, égorgent et pillent.
Voici une tragédie humaine, auquel la casuistique internationale refuse le vocable de génocide. Voici, depuis plus de quatorze mois des milliers de morts, des villageois, chassés de chez eux, ne sachant plus vraiment à quel paysage de désolation se vouer. Plus d'un million de personnes. Et, sur une terre brûlée, errance, faim, soif, de femmes, d’enfants, de vieillards. Leur crime : être noir.
Au Darfour, donc, depuis l'année dernière, sévissent l'armée et ses supplétifs, les terribles Janjawid, ces nomades arabes venus du Nord, cavaliers de l'apocalypse raffolant de razzias à cheval, de rapts à dos de dromadaires, et aujourd'hui de 4X4. Les Janjawid ? Littéralement, "les hommes à cheval, armés de Kalachnikov".
Une milice, entraînée, financée, lancée par Khartoum sur des chairs sans défense, à dépecer, sans coup férir ; des miliciens, égorgeurs-fusilleurs-flambeurs, qui portent le treillis de l'armée régulière soudanaise, et sont le monstre qu'a engendré, au fil de deux décennies, un gouvernement pour réduire les noirs au silence de la mort.
Cible des criminels  : les villages des paysans africains.
Qui sait, donc, que depuis près de 20 ans, villageois, cultivateurs et éleveurs de bétail sont, du fait d'une guerre de l'eau et de la terre cultivable, en proie à des batailles rangées ?
Que, poussées par le régime d'apartheid de Khartoum, par un gouvernement, qui favorisent depuis deux décennies ces nomades Arabes devenus une armée, les terribles Janjawid ont perpétré des tueries qui conduisirent à cette année 2003, point nodal de l'exécution ethnique sur fond, nous dit-on, de "drame économique et humanitaire" : nouvelle forme, dernière outrance langagière du "deadly correct " ? 
Qui sait ce qui se déroule, dans un pays, distingué membre de notre belle Ligue Arabe, et qu'ainsi, nul ne dénonce, qu'aucune chancellerie ne met au ban de la Oumma ?
Qui, de notre grande fratrie aura su faire montre du minimum d'élégance morale consistant à dénoncer la dévastation des corps et des âmes d'Africains? Qui donc, de nos Arabes, Musulmans de surcroît, aura brandi une fatwa contre les sanguinaires de Khartoum, ou, seulement, remis au goût du jour cette injonction, divine, cette parole d'un Dieu adjurant le croyant à combattre le mal, sinon avec le cœur, du moins avec le Kalame, au mieux avec le glaive ?
Rien de tout cela, sinon pire car voici une purification raciale rendue aisée par un appel au jihad, fomenté par le régime de Khartoum. Voici, des soudards, autorisés par les théoriciens de ce même régime, à dévaster chrétiens, animistes, en hurlant haro sur l'hérétique, alors que, dans le même temps, ils dépècent les musulmans noirs, accusés d'apostasie ethnique.
Les noirs, majoritairement des femmes : " vous les femmes noires, raconte une rescapée, vous n'avez pas de Dieu ! " Alors on tue, on brûle, on viole au Darfour. Au Darfour où le terrorisme d'Etat le dispute à la raison cynique : le chef de la diplomatie soudanaise Mustafa Osman Ismail n'affirmait-t-il pas, cité par l'agence officielle Soudanaise, que "ce qui se passait au Darfour n'était ni du nettoyage ethnique ni un génocide, que c'était un état de guerre qui a pour conséquence une situation humanitaire ".
Conséquence d'une situation humanitaire donc !
Retour forcé au Rapport de Human Rights Watch, obligation de citer l'exemple d'une série d'attaques sur 14 villages du même secteur, qui a fait 770 morts, entre septembre 2003 et février 2004, impliquant des assauts coordonnés armée-milices. Citons, encore, le Rapport : " des cavaliers massacrent 82 hommes, femmes, enfants dans une mosquée. Des janjawid violent un groupe de 13 femmes ". 
Sur ces viols, d'ailleurs.
Que dire de ces femmes, de ces fillettes, de ces grand-mères, violées devant leurs maris, exécutés eux, après avoir assisté au supplice de leurs épouses, sœurs, mères ? Que dire de ces femmes, encore, qui, alors qu'elle se rendent, tous les jours, vers des points d'eaux, sont à chaque fois violées ! ces mêmes femmes qui, pour arranger la fierté mâle, terrent leurs douleurs dans les tréfonds de leurs corps: "Dans notre culture, - disent-elles, c'est une honte, les femmes cachent cela au fond de leur cœur pour que les hommes ne l'apprennent pas". Que dire enfin, de ces femmes, enceintes, que l'on viole, trois jours durant. Et que, pour s'amuser, on éventre : car elles portent un fœtus ennemi !
Que dire, à ceux qui se refusent à parler de génocide, lorsque 136 hommes, tous membres du groupe ethnique Four, âgés de 20 à 40 ans sont sauvagement arrêtés, que ces martyrs sont emmenés dans des camions militaires vers des vallées avoisinantes et que là, on les force à s'agenouiller avant de leur tirer une balle dans la nuque ? Oui, un charnier le Darfour.

Le Darfour, encore.
Celui, dont aucun clip, aucune bande annonce héroïque ne viennent chanter le malheur sur le binôme télévisuel Al Jazeera - Al Arabia.
Celui dont aucun dossier spécial, hautement photographique,  ne vient perturber notre goût, sans doute devenu un peu trop communautaire, ni bouleverser notre compassion, ciblée, nos larmes réservées, semble-t-il à l'usage exclusif de cet Orient, visiblement trop proche pour que nos cœurs puissent reculer de quelques centimètres sur la carte du monde et pleurer sur la souffrance d'un peuple autre.
Le Darfour, sur lequel, rien de spectaculaire, rien de "parlant" , ni de "croustillant" ne s'écrit. Alors que nous sommes, pour nous, si avides de Rapports et de colère, de révélations et de vices cachés de toutes sortes.
Le Darfour, dont nous tardons, nous, ici, à exhumer les cris, et qui révèle, quelque peu, la faillite éthique, compassionnelle, intellectuelle des caméras, des voix, des plumes Arabes, Maghrébines, Marocaines. Toutes obédiences confondues: le malheur noir se vend mal.
Alors ? Se souvenir, à chaque instant, que lorsqu'un milicien, tremblant de haine, se tenant debout, immense, raide, du haut de sa rage armée, hurle des insultes racistes à un petit garçon de trois ans avant de l'abattre à bout portant ; se rappeler, que ce petit humain, que ses milliers d'Africains sont les nôtres, qu'on assassine.
Cela du moins, devrait être vécu ainsi. Notre légendaire humanisme Arabe en dépend.

Driss Chraïbi



 

Hebdomadaire marocain paraissant le jeudi - Directeur de la publication: Fahd Yata 320 BD Zerktouni, angle rue Bouardel - Casablanca - Maroc
Tel : +212 (0) 22 42 46 70 (7 lignes groupées) | Fax : +212 (0) 22 20 00 31
eMail :  
courrier@lanouvelletribune.com | www.lanouvelletribune.com