La Nouvelle Tribune: De prime abord, quelle lecture faites-vous de la démission de James Baker, l’ex-envoyé spécial de l’ONU chargé du dossier du Sahara?
M. Mustapha Naimi : Il s’agit là d’une solution qui est en train de se déplacer et on va assister dans les jours à venir à un processus qui se fera en parallèle du processus onusien. Ce sont donc les États Unis d’Amérique, la France et l’Espagne qui vont superviser les négociations directes entre le Maroc et l’Algérie.
Quelle évaluation pouvez-vous faire de la mission de Baker?
Sa mission en général s’inscrivait dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies qui avait le mérite de pouvoir mettre sur les rails une solution partielle. Même si elle n’était pas totale, cette solution avait quand même le mérite de pouvoir assurer un minimum d’autonomie pour la région. Chose qui est, en elle-même, positive dans la mesure où le processus d’autodétermination est lui-même posé en terme de droit international et non pas en terme de rapports entre l’apologique et le sociologique de la région. Des lacunes ont été enregistrées, notamment les accords de Houston qui avaient faussé complètement la donne en démontrant ainsi à quel point l’ONU n’avait pas pu gérer le dossier d’une manière totale, structurelle et complète.
Votre intervention, jeudi dernier, s’est centrée autour du passé et les erreurs qui ont été commises à cette époque. Pensez-vous que ces erreurs continuent de peser lourdement sur ce dossier ?
Effectivement. La nature du conflit émane des erreurs du passé et de la gestion qui y a été faite tout au long des années 70, 80 et 90. Le résultat aujourd’hui, c’est que le problème n’a pas encore pris toute la dimension qu’il mérite dans la mesure où beaucoup de points demeurent méconnus du grand public marocain et des différentes composantes de la société marocaine. C’est grave, d’autant plus que dans l’affaire du Sahara, le Front Polisario n’est pas l’unique représentant des Sahraouis. C’est grave d’autant plus que le Maroc fait tout pour cacher ce constat à l’opinion publique marocaine.
Pouvez-vous être plus précis?
A ce niveau, la solution du conflit passe par le respect de la volonté des groupes nordiques de la région de Goulmim. Ce qui permettra de dire que tous les Sahraouis ont droit à la parole et par conséquent, ils sont en mesure d’apporter une solution de nature à régler le problème d’une manière définitive.
Quelle est, selon vous, la part de responsabilité à ce niveau de l’action diplomatique marocaine ?
Elle reste la moins pire dans la mesure où elle est affrontée à un aspect relatif au droit international. Donc, elle ne brasse pas le problème dans sa dimension profonde. Elle reste assez superficielle, liée aux rapports que le Maroc a avec l’ONU, les puissances internationales et les pays avoisinants. Elle ne s’occupe dans ces conditions que de la dimension étrangère laissant ainsi entièrement la gestion interne de l’affaire au ministère de l’Intérieur qui, lui, n’a fait que compliquer les choses depuis le début.
Dans le même sens, l’on ne cesse d’évoquer la solution politique comme étant l’unique issue au conflit du Sahara occidental. Quel est votre avis à ce sujet?
Cette solution s’inscrit dans la logique de vider le principe d’autodétermination de tout ce qui relève du référendum, de la période transitoire et déboucher sur une issue qui se veut définitive. Cette dernière sera pratiquement amputée de sa dimension profonde à savoir l’équilibre entre les différentes composantes du Sahara, les limites de la notion d’autonomie et le perfectionnement des rapports entre le tissu social sahraoui et l’Etat marocain. Je pense que cette solution ne serait pas de nature à mettre l’accent sur la satisfaction profonde des Sahraouis beaucoup plus qu’elle ne misera initialement sur un règlement qui pourrait satisfaire l’Algérie par l’intermédiaire de partenaires européens et américains.
Pensez-vous que le Maroc a été délaissé, de temps à autre, dans son combat diplomatique par certains pays européens ainsi que par les États Unis ?
En réalité, je pense que le Maroc a toujours été l’allié direct du camp occidental. Je pense également que le pays ne s’est jamais senti menacé dans ce sens là. Actuellement, on a tendance à vouloir régler cette question de manière définitive car des enjeux mutuels sont mis à jour, notamment des problèmes de sécurité, d’immigration clandestine...Ce qui pousse ces pays à trouver une solution définitive et un arrangement avec les Américains pour aller dans le même sens. Et je crois que c’est ce qui se passe actuellement.
L’une des facettes soulevées au cours de cette conférence se rapporte à l’élite sahraouie. A quel point sa marginalisation pourrait compliquer la tâche au règlement du conflit ?
Il faut dire là que ce ne sont ni les puissances internationales ni l’ONU qui vont régler la question du Sahara. Son règlement se situe au niveau d’une solution structurelle qui impliquerait tous les tissus sociaux où chacun trouvera son compte au niveau de la justice sociale, la transparence, la liberté d’expression...A partir du moment où il y a un processus autonomiste relativement pertinent, on pourrait espérer que la région trouverait un climat de paix et de sécurité qui permettrait à chacun de se sentir chez lui.
Pensez-vous que l’implication de la société civile pourrait aboutir à quelque chose?
Elle pourrait aboutir dans la mesure où il s’agit d’un processus de libéralisation et de démocratisation de la société. Tout est relatif. Plus la société prend de l’ampleur, plus elle a des chances d’imposer et d’arracher certains acquis.
Et qu’en est-il de l’Algérie?
Pour ma part, je crois beaucoup au principe d’autonomie en tant que solution inhérente à l’essence même du politique au Sahara. Abstraction faite de la dimension internationale et abstraction faite de l’enjeu tel que nous le connaissons aujourd’hui. Si le Maroc met en exergue un processus autonomiste réel au Sahara, il aura dans ce cas respecté les spécificités et la substance des structures politiques et socio-économiques de la région. Il aurait également le mérite de provoquer un processus qui pousserait immédiatement l’Algérie à venir discuter. Car ce pays se trouve dans une position très délicate en matière de gestion d’un système centralisé qui n’a aucune chance de subsister face à toute l’ampleur des revendications autonomistes en Algérie, sur la totalité des territoires algériens.
Propos recueillis par
Hassan Zaatit