On se trompe sur l'islamisme. On croit connaître l'objet, on le croit fixe, on croit lui avoir conféré son invariabilité, dès lors qu'on l'a autorisé. Dès le moment qu'il prend la forme d'une association, d'un parti, d'un discours.
On se trompe, lourdement. Rappeler, encore, ici, quelle fut l'histoire de l'islamisme. Histoire à laquelle, le nôtre, que l'on veut, sinon réprimer, du moins assagir, n'échappe pas.
N'est-elle pas cette histoire, en gros, celle d'une idéologie de combat, utile, du reste, à certains, en leur temps, qui jugèrent que le poignard de l'islamisme constituait un fabuleux raccourci ? Cette histoire, d'un Islam qui ne transige pas, qui tranche, qui s'oppose, qui, sans sourciller tue, ne traverse-t-elle pas assez le champ de l'histoire de notre culture, pour qu'aujourd'hui, on ne comprenne pas qu'appréhender l'islamisme comme un objet, docilement observable constitue une terrible erreur ?
Alors ? Alors, de quel islamisme parle-t-on ?
Celui du PJD ? Islamisme consentant, vidé à ce point de son mythe révolutionnaire qu'il nous tiendrait presque, le discours d'un parti socialiste encore peu rompu à la chose politique. Un islam-socialisme, scientifique, à la rhétorique bien taillée, qui se verrait comme une paisible forme historique déterminée de la société marocaine, attendant son heure, dans la salle d'attente d'un psychiatre, désormais leader " chariasmatique " d'un parti en état de rénovation intensive.
Un islamisme en cours de sécularisation, devenu, subitement, adorateur de la seule Démocratie ?
Ce neuf, ce bel islamisme, acquiesçant, acceptant, ratifiant tout ce qui doit l'être, cette douteuse espèce "d'islamièvre", ces islamistes polis, prônant un angélisme du travail bien fait, de la société égalitaire. Une cité vertueuse que l'on rebâtirait. Sans rien détruire ?
C'est du moins le discours.
Que doit-on alors, penser, de cette tendre et chaleureuse ingénierie Musulmane, qui voudrait presque nous donner à croire, ferveur contenue oblige, que la Zakat serait la pierre philosophale de l'économie et que sa marche, à cet islamisme-là, se ferait, lente mais sûre, dans les pas, sous la houlette, des plus hautes autorités du pays.
Cet islamisme qui rien n'impose, que rien n'empêche, mais qui commence déjà, pour justifier son salaire, à nous concéder des libertés dont, pour ce qui concerne notre rapport au divin comme au social, nous jouissons déjà !
Un islamisme sans révolution islamique ? Sans nerf ?
Alors, de quel Islamisme s'agit-il ? De celui, qui, se prêtant au jeu de la discussion de salon avec de valeureux capitalistes, se voudrait un islamisme d'experts des questions d'économie mondiale ? Un islamisme qui échangerait librement sur les taux de change à terme, la détérioration des termes de l'échange ou la Taxe Tobin. Non ! Pas la taxe Tobin, ce serait une contre performance. La preuve que l'on peut se passer de la Charia pour penser la notion de partage...
Alors ? Un islamisme plutôt doctoral que docte ?
Un islamisme, en somme, qui se rêverait, inventant une nouvelle économie politique parce que disposant d'ingénieurs, de réseaux, et de machines à calculer ? L'islamisme digitalisé en somme.
L'islamisme auquel, même une hasardeuse intelligentsia prêtait, pour faire bien, pour se rendre, critique intelligente et presque subversive, cet intelligentsia donc, qui prêtait aux islamismes cette formidable capacité à poser les bonnes questions, mais qui, - les mêmes salonnards, s'empressait de condamner les réponses !
Du fait de tout ces jeux, non, cet Islamisme-là, ne l'est plus, islamiste.
Quelques titres, des Datchas avec chauffeurs, un usage cynique du cérémonial et vous verrez comme l'on se sent bien, à l'arrière d'une limousine ornée de chapelet d'ambre, discutant avec des banquiers d'affaires.
Ces islamistes-là, depuis quelques temps déjà, ni ne nous abusent, ni ne nous amusent.
Mais ils pourraient bien, ces islamistes, avec leurs manières langagières, leurs civilités ; il pourrait parfaitement, le narcissisme de ces cols blancs de la charia qui à la fois rassure et aveugle, être l'arbre qui nous cache la fureur d'un islamisme bien loin d'être purement décoratif.
Une fureur qu'eux-mêmes, ces Bohèmes Bourgeois de l'islamisme, ne voient plus, ne fréquentent peut-être plus, depuis qu'ils dînent en ville.
L'islamisme, celui dont nous parlons, celui qui nous inquiète, celui qui nous regarde, le seul dont il faut faire cas. Ce nihilisme pur. Qui, comme le premier, aurait découvert que le monde est médiocre, injuste, au point qu'il faudrait l'abolir. Tout recommencer, tout enflammer nous disent, les athées du bonheur.
Cet islamisme, celui à propos duquel on se trompe lorsque l'on croit le tenir politiquement. Car l'islamisme, s'il doit être appréhendé aujourd'hui, c'est psychiquement.
Ce sont les potentialités psychiques, ce vitalisme de la morbidité qu'elles recèlent, la manière dont cette énergie se cumule, circule, se déplace. C'est cela qu'il faut comprendre : la pulsion de mort, depuis trop longtemps consommée. Et c'est cela qu'on ne veut, en haut-lieu, toujours pas comprendre. C'est la psyché islamiste, ce sont ces incalculables couches, strates, pellicules. L'islamisme, le seul, visible et introuvable à la fois, c'est ce malheur sédimenté dans lequel il faut plonger, au plus vite.
C'est donc ce sol, cette terre-là qu'il faut, courageusement et sans mensonges, reverdir.
On envoie des flics à Sidi Moumen quand il aurait fallut dépêcher des psychiatres - de vrais, des médecins, des éducateurs, des spécialistes de l'handicap mental et physique, des urbanistes. On envoie des commissaires là où l'on réclame des soigneurs.
On oublie, en somme, pourquoi, le 16 mai, des kamikazes, en touchant à notre pays, ont, dans le même moment, touché au leur. Cet absolu tragique de réalité, ni tours de passe-passe communicationnels, ni tactiques pensées dans des salons, ni rapprochements contrôlés, ni grands peinturlurages de façades politiques ne pourront, jamais, nous la faire oublier. Revenir, donc, à l'essentiel. Laisser les politiques à leurs sourires de gorgones. Retourner à Sidi Moumen. Et travailler.
Driss Chraïbi