Témoignages et Cie
Si vous n’avez rien prévu comme lecture ce week-end, précipitez-vous sur les deux derniers témoignages parus aux éditions Tarik traitant de l’attentat du Boeing royal en 1972.
"Opération Boraq F5" d’Ahmed El Ouafi et "Kabazal, Les Emmurés de Tazmamart" d’Abdelhaq Serhane sont d’ailleurs en une du Journal et de Tel Quel cette semaine, preuve s’il en fallait que lorsque les intérêts supérieurs de la société civile sont menacés, notre presse sait faire rimer bonnet blanc avec blanc bonnet.
Sans blague, voilà bien du plaisir en perspective pour les amateurs d’histoire ancienne, de photographies d’époque et de suspense a posteriori. Quant aux autres, ceux qui savent depuis longtemps que les deux coups d’État contre le régime et la personne de feu SM Hassan II, celui de Skhirat et celui du Boeing, n’eurent rien que de sordide et de subalterne, ceux-là ressortiront de ces deux ouvrages comme ils y seront entrés : en se disant que les jardins secrets sont faits pour le demeurer.
Dans le même registre, on lira " Tu n’as rien compris à Hassan II " de Fouad Laroui, une nouvelle nettement trop courte, hélas, où le lutin farceur de la littérature marocaine en exil doré s’offre un exercice de style virevoltant de cynisme et d’amère ironie.
Ce texte met en scène deux personnages dans un café parisien : l’un, ex-comploteur contre Hassan II, n’en finit pas de reconnaître au monarque défunt une litanie de circonstances atténuantes ; l’autre n’a d’intérêt que pour une mystérieuse créature de comptoir. Soudain c’est le déclic, on finit par reconnaître le repenti et l’on se dit qu’il vaut mieux éviter, lorsque l’on est un personnage public, de prendre un café en compagnie de Fouad Laroui…
Mais qu’importe l’identité du personnage, à chacun sa conception de la littérature. On déplorera seulement que l’auteur n’ait pas eu l’envie, ni le courage, de paramétrer autrement sa machine à écrire afin de creuser davantage ce que nous n’aurions toujours pas compris à Hassan II. Pas facile décidément dans ce pays d’être plus royaliste que le roi !
La religion de nos mères
Vous en rêviez, Frou-Frou et l’Économiste l’ont fait ! Dans son édition week-end du vendredi 28 mars, "le premier quotidien économique du Maroc" réservait à ses lecteurs une surprise de taille : une pleine page de publicité pour Frou-Frou, " leader incontestable des marques prestigieuses de maillots et lingerie féminine ", à l’occasion de la fête des Mères, cette belle invention du maréchal Pétain.
Bonne surprise en effet pour tous ceux qui estiment que la légèreté des images publicitaires a atteint la cote d’alerte et qu’il était temps de s’en apercevoir ; bonne surprise également pour les tenants d’un ordre moral sévère, où le premier Morgan venu ne se permettrait plus d’afficher ses Marylin de pacotille aux façades d’immeubles casablancais ; excellente surprise en somme pour tous ceux qui n’attendent qu’un prétexte pour crier haut et fort leur indignation face au délitement des valeurs " traditionnelles et sacrées ".
Car le visuel de l’annonce affichait sans vergogne deux magnifiques jambes de femme, deux jambes croisées gainées de soie noire et chaussées de fins escarpins à talons aiguille, le tout disposé de façon à faire plonger le regard du lecteur à la jonction des jambes en question ; tout ça pour nous dire que " À tous âges, la lingerie reste le cadeau préféré des femmes. C’est l’occasion d’en offrir à votre mère ".
Il paraît que même à Paris, le bureau de vérification de la publicité, le fameux BVP, aurait tiqué et exigé une reformulation de l’accroche et/ou du visuel, sans compter l’autocensure professionnelle qui aurait probablement conduit à rejeter une création aussi choquante ; et pourtant à Paris, ce ne sont plus les questions de mœurs qui fâchent, comme chacun sait… Mais, même à Paris, la maternité, c’est sacré.
Peut-être cela nous pendait-il au nez. Peut-être qu’à force de banaliser la religion de nos mères et l’idée même de leur vertu, systématiquement traînées dans la boue de nos rues, de nos avenues, mais aussi de nos cours de récréation, en nous sommes arrivés, fatalement, à un tel degré d’indignité.
Renseignement pris, il s’avère que la boutique Frou-Frou a conçu et réalisé cette annonce en interne et qu’aucune agence de publicité n’est pour quoi que ce soit dans cette affaire. On est soulagé pour les publicitaires.
Warhol reviens, ils sont devenus fous !
Andy Warhol, fondateur du Pop Art, homosexuel flamboyant pour ne pas dire notoire, prédisait à chaque citoyen-consommateur son quart d’heure de célébrité. C’était à New York au début des années soixante. Andy Warhol peut reposer en paix : la télé réalité s’est chargée de concrétiser la prophétie.
Tant et si bien que dans Le Monde daté du dimanche 30-lundi 31 mai, une certaine Samira Ouardi, s’exprimant au nom de l’association Mix-cité Paris, s’élève avec force et conviction contre le " sexisme de la télé réalité ". Selon madame Ouardi, " cette usine à clichés qu’est la télé réalité ne sait proposer du monde social que des images réductrices et caricaturales "
Cela serait moins gênant, explique-t-elle, si " cette télévision ne se targuait justement d’être réelle, frappant ainsi du sceau de la vérité ce qui est, dans les faits, le produit d’une scénarisation minutieuse et d’un casting ultra précis et donc un produit hautement idéologique, tout le contraire de l’enregistrement neutre de situations…"
Et Samira Ouardi de conclure : "Le respect des individus, soutient-elle, demande autrement plus de liberté de penser".
Des visions warholiennes au " Loft " ou aux "Colocataires", émissions à grand spectacle de la télé réalité française, on a finalement l’impression d’un sinistre resucée de " l’Apprenti sorcier "…
Dis Andy, et si tu revenais leur expliquer que tu ne faisais que railler leur modèle de société ?
Driss Messaoudi