Le lecteur sera surpris peut-être d’un tel rappel, mais il a semblé utile et même indispensable, alors que la compagnie aérienne et entreprise publique Royal Air Maroc est affectée depuis le 27 mai dernier par une grève de ses pilotes (et commandants de bord) de rappeler quelques notions fondamentales à ceux qui ont ainsi pris en otage le transporteur aérien national, mais aussi les six mille salariés qui y travaillent, l’économie du pays à travers son secteur le plus dynamique, le tourisme, sans compter les dizaines de milliers de passagers que l’on ballote entre salles d’attente, vols regroupés, annulations et autres affrètements aléatoires.
Prise d’otages
Il ne saurait, certes, être question ici de nier la légalité et la constitutionnalité du droit de grève, y compris pour une caste de salariés dont les émoluments sont, indéniablement, les plus élevés de la grille salariale au Maroc. Les pilotes de bord ont, comme les autres travailleurs, des droits et des revendications, qu’ils peuvent défendre et personne ne saurait leur contester un tel acquis.
Il se pose pourtant la double question de l’origine fondamentale du conflit actuel les opposant au management de RAM et la pertinence du recours à cette "arme ultime" dans les circonstances actuelles.
Pour qui connaît un peu l’histoire de cette compagnie aérienne, le conflit déclenché, sans préavis légal ni information préalable par une "association", l’Association Marocaine des Pilotes de Ligne, il n’y a jamais été question, au cours des précédentes grèves, de revendications salariales, mais toujours la mise en avant de problèmes "subsidiaires", techniques, réglementaires, organisationnels ou relatifs aux relations entre le management et les pilotes. Pour l’actuelle grève, c’est encore le cas puisque, officiellement, les grévistes, qui affirment dans un communiqué publié après la reconduction de leur mouvement, le 31 mai dernier, leur patriotisme, récusent les affirmations de la Direction générale de RAM et exigent, avant toute chose, la réintégration préalable de leurs sept camarades licenciés.
Les pilotes, en effet, savent qu’un conflit basé sur une revendication salariale serait du plus mauvais effet sur leur image de marque et la popularité de leur démarche auprès de l’opinion publique nationale.
Nos grévistes ne se battent pas pour le fric, mais pour amener Royal Air Maroc à renoncer à des principes fondamentaux pour une compagnie aérienne, ceux de sécurité, de discipline d’autorité et de rigueur.
En refusant le licenciement de l’un d’entre eux, convaincu d’avoir effectué un vol sous l’emprise de l’alcool, en réclamant la réintégration de collègues qui n’ont pas voulu assurer une rotation en récusant les conditions d’hébergement dans un hôtel (un quatre étoiles à Nador), en soutenant qu’ils n’étaient plus tenus de respecter les deux fondamentaux historiques de la compagnie (réserve et re-programmation ou changement des vols, appelés aussi back-up), appliqués depuis des décennies (et pratiqués par toutes les compagnies au monde) au motif que "les choses changent", les aristocrates de l’air, excipent de raisons et de causes qui ne justifient pas vraiment le déclenchement d’un conflit lourd, long et forcément onéreux pour la compagnie qui, faut-il le rappeler, leur assure un emploi à vie.
Une décision délibérément pénalisante
En décidant de lancer leur mouvement d’arrêt du travail à la veille même du premier long week-end de la saison estivale (celui de la Pentecôte en Europe), le jour même de l’ouverture d’un événement culturel majeur pour une ville touristique comme Fès (qui se bat pour asseoir son statut de destination prestigieuse), alors que Marrakech abritait une convention mondiale de l’Association Internationale des Producteurs d’Engrais, tandis que se prépare activement le Congrès annuel de la Chambre de Commerce International prévu pour accueillir dans la ville ocre, le week-end prochain, plus de 600 des dirigeants d’entreprises les plus puissants au monde, les pilotes et commandants de bord de RAM font, assurément, preuve d’un patriotisme élevé !
C’est, on l’aura compris, une démarche volontaire et délibérée de mettre en difficulté le management de la compagnie, le désir de faire plier la Direction et l’objectif de casser l’autorité ( qui puise son origine et sa légitimité dans une nomination royale pour une entreprise publique assurant une mission de service public) que mettent en œuvre les responsables de l’AMPL, une association au trésor de guerre bien doté, capable donc de mener un conflit dur sans que cela n’affecte le standing de nos fringants pilotes.
Pourtant, malgré toutes leurs dénégations et leurs communiqués rédigés parfois sur un mode où l’irrespect le dispute à l’outrecuidance, les véritables raisons de la grève ne sont pas celles que l’AMPL met en avant.
En effet, s’il existe un conflit avec le management de RAM sur le licenciement de plusieurs pilotes, les recours rapides existent, notamment par le biais de la Justice. Intenter un procès à Royal Air Maroc pour licenciement abusif n’est pas difficile, mais cette option, qui a le mérite de respecter la législation du travail et les droits des salariés n’a jamais été envisagée par les pilotes en grève. Ils réclament, au contraire, la réintégration sans condition et préalable à la reprise du travail, de leurs collègues licenciés, ce qui s’apparente, incontestablement, à l’exercice d’un chantage direct exercé à la fois sur la compagnie, mais aussi sur l’économie nationale, l’industrie du tourisme, l’image de marque du Royaume, au moment même où l’on constate, malgré toutes les turbulences régionales et internationales, la consolidation des performances du "produit Maroc".
Bravo les patriotes !
Plus grave encore, et même s’ils s’essayent à en nier la véracité, c’est l’éventualité prochaine du lancement de la compagnie "low cost" Atlas Blues, basée à Marrakech, qui constitue, en réalité, la cause profonde de leur mécontentement et la vraie raison de cette grève. En effet, les dénégations de l’AMPL sont ridicules quand elle prétend qu’elle a appris par voie de presse l’existence d’un tel projet. La corporation des pilotes, dont les représentants officiels ont assisté, en marge des Assises du Tourisme à Casablanca, à la cérémonie de signature du lancement de ce projet, au siège de la compagnie, en présence du Premier ministre et de quatre autres membres du gouvernement, a exigé, pour accepter la mise à disposition d’Atlas Blue de pilotes de RAM, un surcoût salarial qui, pratiquement, rend sans objet le projet même d’une compagnie à bas prix…
Mais qui, au sein de l’aristocratie "volante" aura le courage de l’affirmer devant l’opinion publique ?
Au siège de la compagnie nationale, on ne veut pas évoquer le conflit sous cet angle et l’heure est à l’apaisement, à l’affirmation d’une volonté sérieuse de renouer le contact et le dialogue avec les pilotes en grève, dans un esprit responsable et constructif.
L’espoir est donc réel de voir se résoudre dans des délais rapides une grève qui porte un réel préjudice à RAM et au tourisme, sans compter le sort des autres catégories de personnel qui ne sont pas touchées par un mouvement qui a été déclenché pour des objectifs uniquement corporatistes, par une association dont l’unicité, le mode de fonctionnement et de cooptation rappellent singulièrement le modèle du parti unique !
Royal Air Maroc est engagée, depuis plusieurs mois, dans une vaste démarche de mise à niveau pluridimensionnelle pour la satisfaction, à son échelle, des objectifs du Plan Azur et de Maroc 2010. Cela passe notamment par la mobilisation et le plein respect des engagements pris par la compagnie pour assurer sa compétitivité et ses performances dans un contexte d’ouverture et de concurrence accrue.
Atlas Blue est l’une des exigences de cette nouvelle réalité. De même que les principes de sécurité et de discipline constituent l’un des axes fondamentaux de bonne marche d’une compagnie aérienne.
Quant au patriotisme, à la conscience claire des moyens et des objectifs d’un mouvement revendicatif, à l’appréciation saine et honnête d’une situation morale et matérielle, on se suffira de cette seule information : La compagnie Royal Air Maroc emploie aujourd’hui quatre cents pilotes de ligne, qui comptent parmi les mieux formés et les plus compétents au monde. Certes. La masse salariale de ces pilotes et autres commandants de bord représente 30 % de la masse salariale globale annuelle de RAM. Il s’agit de la bagatelle de 600 millions de dirhams… soit, en moyenne, 1,5 million de dirhams, (150 millions de centimes) de revenus salariaux par pilote et par an.
De qui se moque-t-on ?
Fahd YATA