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Vie et Moore de l’Image Bloc-Notes

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Comment, avec Tarentino comme président, le 57ème Festival de Cannes aurait-il pu s'achever autrement que sur une bonne fusillade présidentielle à quelques mois des élections américaines ? Cette fois symbolique, certes, mais non moins " killeuse ".
Car, si l'on vous montre, que pendant que deux tours d'aciers fondent sur plus de trois mille Américains, le Président des " United States Of America " lit, " Mon amie la chèvre ", à de jeunes élèves du primaire, la scène choisie, juxtaposée à l'effondrement inaugural que fut le 11 septembre, n'est-elle pas plus fatale qu'une balle de Winchester ?
En attribuant la plus haute, la plus prestigieuse récompense à Fahrenheit 9/11, qui peut encore feindre de croire que les images ne sont plus qu'en strict devenir politique ?
Oui, bien sûr, derrière cette Palme d'Or, il y a cette Amérique que nous aimons.
Celle qui se lève. Artistes, écrivains, intellectuels formant cette minuscule Amérique majuscule mais Amérique toujours qui, à la tribune, dans des livres, en chansons, au moment de recevoir un prix, dénonce Bush, vilipende ses faucons, et, ce faisant, nous donne à penser que le Nouveau Monde est encore peuplé d'esprits violemment libres. Superbes, quand mêmes, les révoltés de ce nouveau Bounty.
On voit mal, au passage, quel artiste, quel journaliste, quel intellectuel Français ou autre, du reste, remettrait sa carrière en jeu, détruirait son réseau d'influence, se bannirait lui-même des plateaux de télévision, des studios, pour des idées véritablement  subversives ?
Et qu'on ne nous parle pas, de grâce, de Dieudonné...
Passé l'instant du temps suspendu, de la gloire française de Moore lui valant d'être sinon détesté, du moins honni, méprisé par les siens au point que la presse de son pays propose à la République d'offrir un passeport au nouveau récompensé !
Passé l'instant, le quart d'heure Warholien - Cannois, de Michael et il faut alors, se demander si en attribuant cette distinction à Farenheit 9/11, l'image et son traitement n'effectuent pas un saut dans le vide dont il n'est pas encore possible de mesurer pleinement les conséquences. Une chose, cependant, est sûre : Tarentino nous trompe, ou pire, il ne sait plus qu'il nous trompe lorsqu'il affirme que " cette palme n'est pas politique, nous avons récompensé le meilleur film ". En parlant de film pour Farenheit 9/11, il opère un glissement, détruit la déjà fragile séparation qui existait entre "images rapportées" et "images créées". Cela, oui, est dangereux et cette palme, parce qu'elle récompense un documentaire pour ce qu'il n'est pas, un film, cette médaille du mérite manichéen, légitime ce glissement, permettant les autres : il en viendra, on peut s'y attendre.
Car au-delà du satisfecit, de ce couronnement anti-américain, ce dont on nous dit que c'est un film, s'est voulu, d'abord, un documentaire.
Dans documentaire, ne pas l'oublier, il y a, du moins il y eut, " document ", ce lieu de la note, de la preuve, de l'acte essentiel, de la fouille, de la recherche, presque obsessionnelle de la page oubliée dans la poussière, du coin de papier écorné où l'on retrouve une preuve, aussi mince soit-elle, qui démontre que ce que l'on va dire et écrire, sera une part de vérité qui reconstruira l'improbable mais toujours possible vérité.
Ce nouveau Farenheit sera-t-il celui où, plutôt que de brûler des livres, on incendiera le document, matière, corps premier de la probité, de ce qui prouve ? Ce Farenheit 9/11, en passant d'un genre à l'autre, ne vient-il pas empêcher, dans un avenir proche, l'application scrupuleuse de cette pratique qui fut en son temps plus que salutaire, cette éthique du " document qui dérange " ? Cette philosophie originelle du vrai journalisme, de la reconstitution des faits qui nécessitent que l'on doive recommencer, reprendre les choses si une information " de dernière minute " pousse nos certitudes dans le vide.
Principe essentiel à tout travail, documentaire, et au-delà, artistique, intellectuel : penser contre soi. Se déprendre de toute religion personnelle ou collective, si l'on veut être de "ceux qui laissent aux autres", si l'on se soucie de ceux "qui viennent après", ceux qui "réfléchissent à partir", de quoi ? Justement, de "documents".
Ecrire, faire, réaliser un grand film, à clés ou non, donner des noms, passe encore, cerner au centimètre de scénario, de fiction près, son sujet, voire ses ennemis, cela peut, encore se comprendre, s'accepter. Toute fiction est une convocation, de l'Histoire, de toutes les histoires.
Il est encore tolérable, certains diront surtout recommandé pour un artiste de frapper sans sommations, dans la lumière, l'obscurité, d'être brutal. Il n'appartient pas à l'artiste d'être poli, son travail peut aussi, " être la belle représentation d'une chose laide " et le contraire est vrai, sinon possible, du moins faisable.
Mais il n'est bon ni pour le journaliste encore moins pour l'intellectuel de s'en remettre au jeu scénique, au contre-jour, aux juxtapositions fallacieuses, aux preuves par l'image, aux témoignages glanés ici, et transposés là, aux paroles, mots, images en somme, sortis de leurs contextes pour les donner, soit disant librement, à des mentaux préparés, d'avance formés, à les recevoir, montés. Se méfier de cette rhétorique du montage. Du reste, ne dit-on pas " monter un canular " ?
Autre question. Quel mérite y-a-t-il a reprendre au compte d'un combat contre un président, d'une lutte qui non seulement peut se comprendre, mais qui demeure, en matière de test pour toute démocratie, un exemple à suivre pour les intellectuels et les peuples dignes ; quel mérite donc, y a-t-il à refaire ce que les faiseurs d'images de la guerre froide, tous camps  confondus, firent durant près de 50 ans ? N'a-t-on pas levé de belles Américaine au teins et aux cardigans roses contre de blondes kolkhoziennes aux foulards héroïques ?
Bush, vulgaire ? Le procédé de Moore l'est-il moins ? L'idéologie binaire qui se dégage de Farenheit 9/11 est-elle au service de la cause qu'elle prétend défendre, des ennemis qu'elle prétend abattre ? A savoir les affreux mensonges de la Maison Blanche ? Le rapport vicié entre la tragédie inaugurale du 11/9 et la bataille contre le Mal d'un évangéliste paressant dans son ranch ? Farenheit 9/11 qui sans doute doit être un " film sur un documentaire " fera-t-il le travail d'excavation, c'est à dire d'intelligence profonde, que le sujet mérite ?
Et Godard, superbe, de répondre : "Bush est moins bête que Moore ne le croit et lui est à moitié intelligent. Il ne fait pas de différence entre une image et un texte."
La Nouvelle Vague, semble-t-il, ne se laisse toujours pas déborder.

Driss Chraïbi



 

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