Cela fait quarante ans, " ya salam ", que Richbond fait des matelas. Cela commence à se savoir et la dernière campagne du matelassier en question, actuellement à l’affiche sur les panneaux casablancais, ne surprendra guère que les touristes mal informés. Tant il est vrai que la signature " Richbond, Ya Salam ! " fait depuis belle lurette partie de notre imaginaire collectif, au même titre que " Ana el-Limouna ", cette fameuse orange qui nous apporta, en son temps, de si bonnes nouvelles du front de la communication : authenticité, originalité, créativité.
Dolidol de son côté, en concurrent non moins performant, nous vante la précision de son contrôle qualité ; ce qui laisse entendre une exceptionnelle finition des matelas de cette maison. Dolidol ne craint donc rien en nous recommandant très astucieusement : " Dormez, Dolidol veille ! " Là au moins c’est parfaitement clair pour les francophones qui constituent le gros de nos touristes. Tandis que " Ya Salam ", ça ne dit quelque chose qu’à ceux qui connaissent déjà, à moins que cela soit précisément l’objectif de la campagne Richbond.
On réalise mieux à présent, au-delà de notre déplorable tendance à utiliser une langue pour en écrire une autre, l’acuité de la problématique de la transcription des langues dans les sociétés comme la nôtre où plusieurs langues sont employées en même temps et parfois par les mêmes personnes en même temps…
Prenez par exemple le cas de cette association de bienfaisance chirurgicale qui avait organisé, il y a deux ans environ, une " Nuit du Coeur" destinée à récolter des fonds et copieusement annoncée en panneaux de 4 x 3 m. Hélas, en transcrivant l’intitulé arabe " Leïlat al Qalb ", littéralement : la nuit du cœur, le rédacteur de l’affiche avait choisi de transcrire la lettre " Qaf ", la vingtième de l’alphabet arabe, par la lettre latine " K " au lieu du " Q " qui s’imposait. Cela dans la mesure où la lettre latine " K " sert normalement à transcrire la lettre " Kaf ", qui suit d’ailleurs le " Qaf " dans l’ordre alphabétique. Et c’est là que patatras, la soirée du "Qalb", le coeur, se métamorphosa en une soirée du "Kalb" qui désigne… le chien.
Notre espace public regorge ainsi de signes hybrides, renvoyant à une identité fluctuante. Chaque jour, sous nos yeux et dans nos oreilles, ce sont d’étranges va-et-vient qui s’opèrent entre les diverses contrées de notre identité, faisant de nous un remarquable laboratoire d’expérimentations hasardeuses. La novlangue marocaine : produit de notre médiocrité consensuelle ou poésie du chaos ? Choisissez votre camp et montez à l’assaut ! L’enjeu de cette bataille est un nouveau territoire d’identité, où la maîtrise de la rhétorique du métissage anarchique déterminera les nouvelles hiérarchies.
Pendant ce temps sur les murs de Casablanca, une affiche pour le moins racoleuse nous invite à aller voir " Raja", le dernier film du Français Jacques Doillon. On y voit une main d’homme tendue vers une cheville de femme, une magnifique cheville de cinéma, rehaussée d’un fin bracelet, sans doute pour “faire le poids”. Les autres éléments graphiques de cette affiche décidément très visible renvoient à un orientalisme de bazar où l’érotisme hindou côtoie les mystères des riads en médina. Renseignements pris, Raja raconte l’histoire d’un amour impossible entre un Français propriétaire d’un riad à Marrakech et une jeune marocaine dont il tombe amoureux. Mais le poids des traditions, le regard des Marocains, les décalages sociaux, économiques, culturels et psychologiques entre les deux amants finiront par avoir raison de leur amour et de sa passion.
Il paraît que Jacques Doillon est un spécialiste de l’exploration des labyrinthes psychologiques en général et amoureux en particulier. L’auteur de ces lignes tient cette précision de deux amis français, publicitaires installés depuis quelques années au Maroc et très friands de produits de décryptage de la société marocaine. Mais quel dommage que M. Doillon ne se soit pas donné la peine de transcrire correctement le prénom "Rajae", dont le "e" final sert à signaler la " Hamza ", une sorte de variante du "Alif", qui en clôt la graphie arabe. Comment faire confiance à quelqu’un qui prétend décrypter nos " labyrinthes psychologiques et amoureux " mais ne fait pas l’effort de rendre les nuances d’une de nos langues ?
La question méritait sans doute d’être posée.
Driss Messaoudi