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Faiseurs d'histoires

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L'histoire commence sur les quais. Un jeune officier se présente au Capitaine du La Pérouse. Jeune et frais émoulu caporal, débarquant de son école de la Guerre, pour prendre la mer, il ne rêve que de contrées qui, le changeant de sa caserne, l'emmèneraient vers quelques îles de beauté, luxuriantes de la paresse de quelques peuples, indolents, à civiliser.
Mais, obstacle majeur : maigreur et pâleur du jeune Caporal ! Le Capitaine qui finit de rire, lui signifie que sa place est, à tout jamais, sur la terre ferme ! Renfrognement du jeune officier, qui sombre dans la mélancolie.
Renoncement de fait, à tout destin marin. Adieu lagunes et fortune.
Quelques jours plus tard, le La Pérouse coule avec son équipage.
Qui est le jeune homme fluet, sauvé des eaux ? Napoléon. Pas encore tout à fait Bonaparte. Et c'est l'Histoire qui donne raison au défunt capitaine du vaisseau.
Oui, l'Empereur, se trouva effectivement fort bien sur la terre ferme, dont il conquis quelques belles parts.    Mais, parce que l'Histoire respecte peut-être un peu les prédiction des morts, celle-ci à Trafalgar, donna encore une fois raison au Capitaine englouti. Trafalgar fut le début du naufrage Napoléonien. Mais le monde garde, encore, la marque de Bonaparte. L'Histoire,
encore subjuguée. L'Histoire et le roman, le cinéma., restent accrochés au vieux costume de l'Empereur. On ne compte pas moins de 200 films sur le Corse d'Austerlitz, qui, un jour, fut happé par le Destin du Monde.
L'histoire et Napoléon nous auraient-ils menés en bateau ? L'Histoire et un homme, seul maître à bord ?
Texas. Un fils de famille nourrit au pétrole et élevé au Jack Daniel se paie, après une vie de patachon et quelques cures, - ratées, de désintoxication, le luxe de devenir un Born Again Christian : un chrétien né de nouveau.
On produit, à l'ombre des distilleries, au pays de l'Evangélisme, des miracles.
L'homme, fils d'un oligarque du pétrole qui préside, à l'époque, aux destinées du Nouvel Ordre Mondial, tient  quelques années plus tard et ce, à Jacques Chirac, Président Français, un discours pour le moins eschatologique et - pour un Corrézien, inaudible, entretenant le Président sur Gog et Magog, l'Armageddon et la guerre de Dieu contre les forces du mal. Georges Bush, Texas rangé, ayant vaincu l'alcool, s'attaque au pays de l'or noir, aux armes de destructions massives. Et, autres obsessions de l'Evilmania qui, depuis des élections gagnées grâce à un coup de pouce divin, est devenue la Bible des faucons. Georges Bush, sauvé du Whisky, mène une guerre de feu contre l'Irak, qu'il entend libérer, comme le miracle de la foi le fit pour lui,  de ses démons.
Un village palestinien, devenu, en 1948, la ville d'Ashkelon, pour les raisons que l'on sait. Un jeune adolescent, dont les parents, des réfugiés, veulent faire un bon ouvrier. Accident stupide : une mauvaise chute durant une séance de sport va clouer le jeune garçon sur un fauteuil roulant.
Vertèbres brisées. A demi paralysé, l'infirme se tournera vers l'étude du Coran. D'exceller dans la matière, il deviendra quelques années plus tard, l'un des plus éminents représentants de la confrérie des frères Musulmans.
De longues années plus tard, l'enfant cassé, deviendra le chef spirituel du Hamas. On connaît la suite et depuis le 22 mars, la fin. On attend le début de la nouvelle ère de mort que le cadavre du Cheik ressuscitera. Accident d'un jeune homme dont des parents, sans doute aimant, humbles et attentifs voulurent faire un ouvrier : mais c'est, ici, encore une fois l'Histoire qui trébuche. Le monde n'a plus qu'à se laisser glisser, car, désormais on le sait, plus dure sera la chute.
Bien loin de nous, certes, ce Bonaparte, bien que son Code civil, une certaine vision de l'Europe, qui fut, d'abord la sienne, nous talonne. Comme si l'histoire continuait de décliner, un peu, son œuvre sur le présent.
L'ombre de l'Empereur ne brille-t-elle pas toujours un peu sur le Code Civil et le Poulet Marengo ?
Mais, on le voit, il suffit, finalement de peu, pour que, comme le nez d'une Cléopâtre, la face du monde s'en trouve alors changée.
Face du monde, sans doute, car il s'agit bien, dans le cas des deux autres, cités, comme lui à comparaître au grand tribunal de l'Histoire, du monde, d'hier, d'aujourd'hui et de celui qui vient, trop vite. Qu'un homme se libère des emprises de la boisson et c'est, à l'autre bout de la terre, en Mésopotamie que des enfants trinquent. Ivresse, bien sûr, des médias.
 Qu'un adolescent se fracasse la colonne vertébrale, et il envoie, (substitution symbolique ?) les membres de son mouvement vers des destins de bombe. Ils feront vaciller, plus fort encore, l'équilibre d'une région, et d'un monde appelés à tâtonner pour longtemps encore. Le corps éclaté de Yassine, moteur à explosion de l'Histoire ?
Que peut nous apprendre une anecdote, si ce n'est que pour beaucoup, le destin des hommes peut être directement lié à celui d'un homme, d'une femme, pour peu que ces derniers aient été choisis par les puissances, toujours mystérieuses, de l'Histoire pour accomplir en elle, par elle, pour nous, son ouvrage ?
Et si les relations internationales étaient affaires de personnes ? Si elles se jouaient au quart d'heure ou au centimètre près ?
Car, en somme, - ou plutôt, pour rester humbles d'une certaine manière, il demeure que peut-être, rien n'a changé dans cette tumultueuse histoire qui, faisant de ces César, Marc-Aurèle, Alexandre, Darius, et autres grands héros de l'écriture du monde, les teneurs et les aboutisseurs de nos destins de simples mortels.
Et il s'agit aujourd'hui, bien, de mortalité. Car, en somme, on finit par se demander, au-delà de l'exemple napoléonien, si un Président, ayant continué de payer une tournée au Texas entier, cela ne nous aurait pas évité les récents retournements, macabres, de situation en Irak. Et, sans un jeune ouvrier n'ayant pas vu sa colonne fracturée, peut-être aussi, n'aurions-nous pas, nous aujourd'hui, tant de soucis à nous faire pour le devenir d'une
région, du monde. Le nôtre.
Où l'on se prend à croire qu'il n'est pas toujours heureux d'avoir dans les circonstances que nous vivons à être confronté aux destins de nos nouveaux faiseurs d'histoires. Il n'est pas possible, sérieusement, de le penser.
Mais ceci est, bien sûr, une autre histoire.

Driss Chraïbi



 

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