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Saddam, ce visage qui n’est pas le nôtre Bloc Note

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Voici votre Saddam ! Regardez-le bien. Voyez comme il a avec nous, la mâchoire docile. Voyez comme on pénètre la tête haute, dans son dernier palais. Voyez le regard désaxé, le silence des hébétés. Voyez la loque. Le voici votre guerrier en guenilles, Messieurs les Arabes. Voici la dernière page de ce qui ne pesait déjà pas très lourd : votre panarabisme d’opérette, vos islamismes modérés, votre “ djihadisme ” mondialisé, votre front du refus.
Souffrez que, le temps d’un film en boucle, indéfini et jouissif, nous vous jetions à la face, la gueule ouverte de votre tigre de l’Euphrate.
Voici ce que, à intensités variables, ressentent les Arabes, qu’ils soient téléspectateurs de LCI, de TV5, de Al Jazeera ou de Arabia.
Du reste, dans les “nouvelles circonstances” que l’on connaît tous, qu’est-ce qui pouvait empêcher les vainqueurs d’exulter indéfiniment, et les autres - nous, de sombrer, un tant soit peu dans une dialectique de l’“Humiliation” ?
Les faits. Ils sont, comme à l’accoutumée, d’une simplicité têtue. L’Amérique des faucons, avant même que cela ne soit rendu public par des élections, avait engagé sa lutte contre “ ses États voyous ”. Vint le Président du 11 septembre, et tout ne fut, alors, qu’une question de temps.
Les médias. L’essentiel peut-être. Chacun, depuis la première Guerre du Golfe, avait pris possession de son discours, systématiquement antinomique à l’autre, gageant que c’était cela, le “professionnalisme patriote”. Les Américains et les Arabes s’affrontant par l’image, chacun y allant de son paysage de désolation, de ses images volées, dites “exclusives”. Les uns, via satellite donnant dans “l’emplacement précis d’armes chimiques” les autres, s’empressant, via des “cassettes inédites” de rétorquer, à coups de “grottes introuvables”, trouvées, pour de trop belles occasions.
Fallait-il une séquence, en boucle qui effacerait toutes les autres, celles que, depuis trop longtemps, on s’envoyait au visage ? Elle existe aujourd’hui : c’est celle d’un Saddam dont on scrute le poil, à la barbe des Arabes.
Sinon pourquoi cette image ?
Pour effacer celles de deux tours, s’effondrant sur des milliers d’innocents ? Pour contrebalancer celles d’un Ben Laden, icône noire qui, du fond de ses grottes, prédit entre deux dialyses, la fin prochaine de l’Occident ? Que peut donc le clochard de Tikrit  neutraliser encore, alors que de fait, sur le terrain de la guerre, du commerce, de la technologie et du savoir, tout est depuis bien longtemps gagné, par une puissance telle qu’elle n’a jamais été égalée dans l’Histoire ?
Volonté d’aller dans le sens des exaspérations de la Rue Arabe ? Elles sont, semble-t-il déjà connues. Tactique visant à créer la confusion afin de n’en exacerber que plus ce qui l’est : le malaise terrible, d’une identité que l’on sait tiraillée et de fait, friable à souhait ? 
Quel bénéfice peut-on encore tirer de l’Homme (encore) Malade ?
Celui, strictement personnel, d’un Président, engagé dans une vengeance dont il serait le seul à maîtriser les motivations, conservées au secret et dont les effets prendraient la forme d’un “nouveau nouvel ordre mondial ?
Du reste, c’est déjà la lecture, rapide ! du très républicain Kadhafi qui, ne lisant visiblement pas que son Livre Vert, aura “rejoint la communauté des Nations”. 
Cette image travaillerait alors pour le bien de l’Empire? Pourtant, nous n’avons pas eu, à voir Saddam, le sentiment que nous étions en plein péplum : Mr Bush, n’a rien de Marc Aurèle qui respectait les statues de marbre des peuples qu’ils entendait civiliser. Pas même de César.
Saddam n’est pas, loin s’en faut, un Vercingétorix.
Dans l’instant, qui n’en finit pas, une image seulement répond à cette confusion et provoque en guise de réponse, une ambivalence grossière vis-à-vis de celui qui n’est ni un soldat vaincu au soir d’une bataille, ni un chef d’état destitué par les siens, mais un plagiaire stalinien, incendiaire de son propre peuple. Dans l’instant, les Arabes croient voir leur visage dans le miroir qu’ils ne voulaient pas qu’on leur tende.
Ce miroir déformant, peut-être les Spins Doctors ont-ils trouvé le moyen perfide de faire que les Arabes, beaucoup s’y regardent, un peu s’y reconnaissent ?
À moins que cela ne soit le contraire et c’est là le mystère cynique de cette image, qu’il faut nous expliquer, à laquelle nous ne pouvons encore que poser des questions.
Mais, et c’est notre seule force dans cette affaire, sans en ressentir la moindre humiliation !
 Car d’être “humiliés”, cela serait d’une certaine manière, accepter d’entrer en participation avec, et Saddam, et ceux qui jouent de son dernier visage.
Ce visage, c’est celui d’un être qui aux moments opportuns, et pour tromper “son monde”, commençait ses discours en invoquant le Miséricordieux, pour s’en aller, ensuite remplir ses fosses communes.
Le visage de Saddam, ce n’est jamais que celui d’un salaud qui, à la fin de son piètre et terrifiant règne, porte la marque que portent tous ceux qui assassinent et avec lesquels l’Histoire ne prend pas de gants. Et si c’est au dentiste du Pentagone d’en porter, cela ne nous retire rien de notre dignité.
Et, afin de se débarrasser de toute confusion possible, de toute ambivalence dont d’autres pourraient bien tirer profit, se souvenir, que quoi que l’on puisse penser de Saddam et de son œil hagard, il ne pourra en aucun cas l’avoir autant que celui des milliers d’enfants gazés de Halabja.

Driss Chraïbi



 

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