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"S'il n'y a pas de dialogue, il faut résister" Soheib Ben Cheikh, Mufti de Marseille

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La Nouvelle Tribune : Depuis les événements du 11 septembre, l'image de l'Islam est ternie. Que faut-il donc faire pour la réhabiliter et à quel niveau faut-il agir ?
S. Ben Cheikh :
Il faut agir à deux niveau. D’abord, il faut désacraliser le patrimoine musulman. Seul le texte Coranique est sacré et en plus il passe par une compréhension. Cette compréhension doit être moderne. Aujourd’hui, c’est cette rigidité dans sa compréhension, cette sacralisation du patrimoine musulman qui a fait perdre sa flexibilité à l'Islam. Beaucoup de musulmans en France vivent dans la modernité au détriment de la pratique religieuse car elle n’est pas comprise. La majorité a choisi l’épanouissement dans la société au détriment de la pratique religieuse avec les remords qu’on peut avoir lorsque l’on n’est pas en phase avec sa foi. D’autres ont préféré une pratique intégrale, quitte à se marginaliser. Au milieu, il y a place à des gens qui réfléchissent  sur leur religion d'une manière moderne, mais qui n’arrivent pas à diffuser leurs pensées, ils vivent cette modernité d'une manière restreinte en famille, chez eux. Et cela va en se développant.
Au niveau politique, il faut dépolitiser l’islam;  les régimes ne doivent pas s’en servir pour se légitimer , et les partis politiques pour conquérir le pouvoir . Si on arrivait à séparer définitivement la politique de la religion et à redonner à la religion son message initial, c’est-à-dire un message qui s’expose et non pas un ordre qui s’impose par l’état, on apaiserait les choses.

Quelle est la différence entre un Islam modéré et un Islam intégriste et, d'abord, est-ce que cela existe ?
Non. Il y a un seul Islam et il y a actuellement deux tendances ou deux compréhensions. Un Islam qui accepte de vivre avec l'ensemble de l'humanité, qui veut enrichir cet ensemble et s'enrichir à travers les autres expériences. Donc, au lieu de considérer les autres comme des adversaires, il les considère comme des partenaires. Et cela est possible, tant qu'on n'est pas agressé, on n'a pas à agresser.  C'est une cohabitation pacifique, fraternelle et intelligente, avec les autres tout en gardant l'authenticité de son identité religieuse.
L'autre approche est une approche corporatiste où l'Islam  est un corps fermé qui avance "sous souvenir ", c'est-à-dire qu'il veut gagner du terrain. Partant, c'est un Islam qui menace, qui cultive une certaine méfiance, voire des ressentiments à l'égard des non musulmans, mais également et spécifiquement les musulmans qui ne partagent pas les mêmes visions et idées. C'est ce que l'Occident considère comme une culture envahissante.
L’Islam spirituel, civilisationnel, dit modéré ou moderniste est un Islam qui se veut un message qui n’appartient pas aux seuls musulmans. Initialement, l’Islam est un message adressé à toute l’humanité, libre à elle d’accepter ou non, de créditer ou non, ce n’est pas notre propriété. Les Musulmans appartiennent à leur religion, ce n’est pas la religion qui leur appartient. Libre à l’humanité de la remettre en cause. Une religion qui craint la critique et la confrontation n’est pas sûre d’elle-même.
L’islam intégriste, extrémiste, fondamentaliste ou radical se veut un ordre imposé. Or, l'Islam se base avant tout sur la conviction, c'est un message métaphysique. C'est une foi. Dans l'Islam moderne, la religion est au service de l’homme. Dieu ne tire aucun profit ni de notre piété ni de notre religiosité. Seul l’homme se procure liberté, dignité, grandeur et éthique humanise à travers l’Islam et la foi. L’islam radical pense à tort que l'homme est au service de la religion. C’est une servitude sans merci, sans compréhension et sans appréciation.

Est-ce que l'Islam est flexible et peut, par conséquent, s'adapter à toutes les générations et toutes les époques ? Que serait, dans ce cas, le rôle de l'Ijtihad ?
Il y a deux sortes d'Ijtihad. L'Ijtihad avec le texte. Un texte ne s’exprime pas tout seul, il ne devient pas une idée tout seul. Il passe par une compréhension. Il faut essayer de dégager l’universel du circonstanciel, lié aux circonstances de la révélation pour que la religion devienne universelle, sinon elle reste liée à la société bédouine de l’époque. Et il y a  l'Ijtihad en dehors des textes, qui est impératif. Il nous permet au nom de notre foi, de vivre une éthique spirituelle profonde et tolérante qui n’est pas moralisante ni culpabilisante, qui ne juge pas les gens mais qui les invite. Le religieux n’est pas un juge c’est un éducateur. Il ne faut pas être moralisateur, il ne faut pas être culpabilisateur.  C’est cette liberté, cette bonté qui existent dans notre religion et qui sont malheureusement oubliées. L'Islam doit être, en dialectique totale avec la société et son évolution.

Qu’est-ce qui fait qu’actuellement on assiste justement à une montée de cet islam radical ?
Je ne crois pas qu'il y ait véritablement une montée d'un Islam intégriste. Il y a en effet, quelques dérives, mais qui sont surtout mises en avant, d'où cette image qui est parfois amplifiée. La majorité des musulmans est modérée, tolérante, idyllique. Mais malheureusement, il y a une grosse minorité capable de se mobiliser, de s'agiter.

Y a t-il des événements sociétaux, des indices ou des raisons qui peuvent expliquer ce que l’on voit aujourd’hui ?
Oui, la frilosité de ce deuxième courant radical. Il y a cette lancée universelle, cette mondialisation, où toutes les cultures sont là et s’interfèrent, il y a la crainte de perdre une identité, donc il y a plus d’enfermement, plus de mobilisation. Mais je suis très optimiste. Jamais le Maroc n’a connu de visibilité de cet extrémisme. Et jamais le Maroc n’a tenté de changer les choses d’une manière brutale. Votre force vient, en effet, du fait que vous êtes tournés vers l'avenir

On assiste au Maroc à un climat plus ou moins semblable à celui de l’Algérie d' il y a dix ans et qui a poussé à l’éclatement. Il y a même eu des cas de Fatwa. Est-ce que l’Islam tolère qu'on supplicie des personnes au nom d'une Fatwa?
Pas du tout. La Fatwa dans la tradition musulmane c’est un avis d'un homme plus ou moins autorisé qui tire son autorité de sa connaissance académique. Il n'est pas un prêtre, ou un pape. Cela est strictement basé sur sa formation, et même sa piété. La Fatwa n’efface nullement la responsabilité individuelle "nulle âme ne portera le fardeau d’une autre". Chacun affrontera seul son créateur. Nous n'avons pas dans notre religion le pêché originel. C'est un comportement individuel et chacun est responsable de ses actes, et nul n'est autorisé à châtier les autres au nom de l'Islam. Par ailleurs, la comparaison entre le Maroc et l'Algérie n'a pas lieu d'être. En tout cas en ce moment précis.

S’il y a un message à passer à ces fondamentalistes qui disent agir au nom de l'Islam et à travers des Fatwas, que leur dirait-on ?
Ce sont, à mon avis, des manipulateurs manipulés. Le bon médecin ne trahit pas son malade. Il faut détruire l’idée que la fatwa autorise ou annule la responsabilité, quand on tue. Le Coran dit : “Car tu seras interrogé sur tes facultés d’analyse”. C'est une religion basée uniquement sur l’engagement individuel.

Est-ce en combattant le fondamentalisme qu'on pourrait  réhabiliter l’image d'un Islam qui prône la paix et la sagesse, un véritable Islam, en somme?
Absolument. Mais il faut le faire au nom de l’Islam car si on le fait en dehors de ce cadre, c’est trop facile de tout condamner. Il faut dire non, on ne vous ne laisse pas ce patrimoine, ce beau et riche patrimoine, on ne le cède pas aux seuls extrémistes. Il est le nôtre et nous avons notre propre approche qui est d’ailleurs bien plus convaincante. Le débat doit se situer à ce niveau là. Bien sûr, on ne peut dialoguer qu’avec ceux qui acceptent le dialogue. S’il n’y a pas de dialogue, il faut résister.

Propos recueillis par
Leïla OUAZRY



 

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