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Le transfuge Chroniques ramadaniennes

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Le transfuge a toujours de bonnes raisons pour justifier sa volte-face.
Un beau jour, il met fin à une appartenance, à un engagement.
Si la rupture est faite sur un coup de tête, il est dangereux, car irresponsable. Si elle intervient après “ mûre réflexion ”, le transfuge est dangereux parce qu’il se révèle calculateur.
Cette seconde catégorie est la plus répandue. On l’a souvent vue sévir dans l’univers de l’espionnage,  monde sans pitié s’il en est, régi par la culture du secret, du résultat, de la volonté de puissance, de la peur de l’erreur, où la morale ordinaire fait figure de bizarrerie, voire est considérée comme une source de nuisance.
Dans ce contexte, les échanges d’agents sont chose normale. Ils font partie des marchandages politiques entre puissances ennemies, où chacune pèse les avantages et les inconvénients du deal.
Toutefois, le vrai transfuge échappe au contrôle de ses patrons originels. Il leur fausse compagnie en somme, pour aller se réfugier chez l’adversaire. Sa famille d’accueil le présente comme quelqu’un qui a fait le bon choix.
Du temps de la guerre froide, le transfuge était une denrée recherchée pour ses vertus communicationnelles. Il démontre aux masses que le système de l’autre est invivable.
Lorsqu’il rejoint l’ouest, il est considéré comme un homme épris de liberté fuyant l’ “ oppression totalitaire ”. S’il fait le chemin inverse, c’est un “ traître ”, ou un individu manipulé : au lieu d’agir il est “ agi ”.
Hormis cette catégorie, rendue célèbre par le cinéma et la littérature de gare, entourée d’une aura de mystère et de frissons, la vie quotidienne est pleine de gens qui changent d’obédience sans que pour autant les médias leur accordent une quelconque attention.
Mais tant qu’elle reste du domaine de la vie privée, la  bougeotte intellectuelle n’est après tout qu’une manifestation ordinaire de l’évolution des choix de l’individu, en fonction de ses découvertes, de sa compréhension des événements et des hommes. L’adage “ seul les imbéciles ne changent pas d’avis ” résume assez bien leur cas.
Le problème est tout autre s’agissant d’hommes publics ayant donné d’eux-mêmes une image de constance, fait des promesses, influencé d’autres personnes, défendu des idées. Leur passage autre part ne peut que surprendre.
Ce segment recouvre toutefois des variantes.
La première, relativement peu nombreuse, se compose de ceux qui font preuve d’un certain courage en reconnaissant avoir fait le pas suite à un bilan personnel, exposé de manière plus ou moins complète. Ils estiment avoir épuisé les charmes de leur ancienne chapelle, et, se sentant encore mus par la fièvre de la réunionnite et par le désir de servir les autres, déclarent avoir trouvé une structure correspondant à leur nouvelle vision du monde.
Cette sous-catégorie reste minoritaire car l’affirmation publique du renoncement à un groupe suivie de l’entrée dans un autre, nécessite courage, humilité et sincérité, qualités dont chacun peut aujourd’hui mesurer le degré de pénétration dans les esprits, a fortiori dans les milieux où le calcul est la règle, où rien n’est entrepris sans évaluation du pour et du contre.
Généralement, la structure d’accueil salue le nouveau choix de l’intéressé, et salue son parcours, soudain donné en exemple à l’ensemble de la confrérie, alors qu’auparavant notre homme a dû en entendre des vertes et des pas mûres sur son compte...
Venons en à une espèce qui prolifère même en dehors de la saison des amours, sauf si celle-ci coïncide avec une éruption électorale. Ce sont les “ nomades politiques ”.
S’ils ne provoquent guère les frémissements suscités par les agents secrets, ils ont par contre la caractéristique d’énerver ceux qui accordent quelque crédit aux valeurs de fidélité, de loyauté, de mémoire.
Leur caractéristique principale est d’être omnivores, entendez par là leur propension à s’attabler à n’importe quel râtelier, et de muer par n’importe quelle saison.
On a pu les comparer à des hommes d’affaires pour leur tendance à chercher le profit. C’est faire injure au métier de commerçant, car la marchandise se dissocie normalement de son vendeur, qui la met en évidence et affiche son prix.
Notre homme, quant à lui, est  la marchandise.
Par ailleurs, la référence faite au nomadisme porte préjudice à des peuples fiers, endurants, en perpétuel déplacement pour des besoins de survie, connus pour leur sens de l’honneur.
Reconnaissons toutefois que le “ nomade politique ” s’épanouit d’autant mieux que sa route est parsemée d’oasis...
Il ne brille de toute façon ni par son courage face à l’adversité, ni par sa persévérance, ni par son sens de la communauté. C’est plutôt un tire-au-flanc, faux cul solitaire, qui ne conçoit l’appartenance que comme un tremplin pour ses petits bonds sonnants et trébuchants.
Il peut facilement se transformer en maître chanteur, complaisamment encouragé en cela, il est vrai par des victimes consentantes, donnant ainsi à sa décision un poids démesuré par rapport à sa valeur intrinsèque.
Reste une troisième catégorie de transfuges : le renégat silencieux. Il n’a pas le culot des nomades politiques, et encore moins la franchise des repentis idéologiques.
N’ayant rien annoncé ni déclaré, il donne l’impression de continuer à être ce que tout le monde croit qu’il a toujours été, alors qu’il fricote avec l’autre bord, pareil à un coureur de jupons qui se fait passer pour un honnête prétendant.
Jouant sur deux tableaux (au moins), il évite de brusquer qui que ce soit, n’avouant que par nécessité. Car il cultive au fond de lui-même le secret espoir d’être prêt à toute éventualité, un passe-partout en somme.

Khalid Amaly



 

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