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"La féminisation est une œuvre de Sa Majesté Mohammed VI" Entretien avec Ghita El khayat

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La Nouvelle Tribune : Il y a trois ans, vous adressiez une lettre ouverte à SM le Roi, relative à la condition des femmes. Quel sentiment évoque chez vous la présente réforme ?
Je suis absolument ravie pour les enfants. Au delà de la femme, c’est une attention particulière qui est accordée aux enfants. Sa majesté a appelé à «préserver les droits de l’enfant en insérant dans le Code des dispositions pertinentes des conventions internationales ratifiées par le Maroc et en garantissant l’intérêt de l’enfant en matière de garde.» Désormais, on devra garantir à l’enfant objet de garde un logement décent, ce qui à mon avis atténuera un certain nombre de problèmes qui rongent la société marocaine. Sa Majesté a également appelé à «protéger le droit de l’enfant à la reconnaissance de sa paternité au cas où le mariage ne serait pas formalisé par un acte pour une raison de force majeure.» Le fait également de porter l’âge du  mariage à 18 ans pour la fille est également extraordinaire. C’est une révolution dans le monde arabo-musulman. C’est extrêmement courageux.

Est-ce que cette réforme répond à ce que vous suggériez à l’époque à Sa Majesté ?
Tout à fait. Mais ce que je crains c’est sa non application juridique . Parce que déjà la Moudawana révisée en 1993 n’est pas du tout respectée et ce n’est pas la faute des textes, ni de l’État. C’est la faute de la société et des mentalités. Et je reviens encore à ma théorie qu’aucune féministe ici ne veut comprendre : C’est la faute des femmes. Le poids d’inertie des femmes est extrêmement grave sur nos sociétés. Je vous donne un exemple très simple : une femme va faire laver le Jeans de son fils par sa fille et jamais lui ne lavera le jeans de sa sœur. La fille en rentrant de l’école, va aider sa mère dans les tâches ménagères, mais jamais un garçon ne fera pareil...
Selon vous, c’est un problème de culture et d’éducation, puisque la femme est à la base de l’éducation ?  
Si la mère obtient des deux sexes un comportement égalitaire, nous n’avons plus besoin de lois, ça se prolonge automatiquement. C’est la femme qui a la charge de l’éducation et pour l’instant elle est à majorité analphabète et à majorité réactionnaire. Moi, je vois le gros des marocains, étant en prise directe avec les femmes et leur problèmes. Et quand je dis que la femme est à l’origine de sa propre discrimination, je peux le prouver. Je l’ai démontré dans mes livres, à travers la psychanalyse. Mais, comme l’outil de la psychanalyse n’est pas encore entré dans ce pays, les féministes ne vont jamais comprendre cela. Or c’est une théorie qui est en train de prendre dans les pays qui nous observent, alors que chez nous on ne s’en sert pas. Je dis des choses scientifiquement démontrables. Pourquoi des gens qui sont au carrefour de plusieurs disciplines, des chercheurs et des savants adoptent tout de suite ce que je dis ailleurs ? Nous avons affaire à un féminisme attardé, un féminisme américano-européen des années 70. Or tout cela est dépassé. Etre femme ne veut pas dire être dans la contestation de l’homme. 

Donc, à votre avis, au delà de la réforme des textes, y a-t-il des mesures qu’on peut entreprendre en tant que société ?
Ce qu’il faut c’est des artistes de grands talents qui sensibilisent la population à la question. L’écrasante majorité des Marocains parlent «la darija», et non l’arabe classique ou le français.  J’avais fait, il n’y a pas longtemps, une émission avec N. Afaya, à l’occasion de la sortie de mon livre «La femme dans le monde arabe» et pendant toute l’émission, je me suis exprimée dans le dialecte marocain, pour être sûre que les idées que je veux véhiculer arrivent à tous les Marocains. Résultat, après le passage de l’émission, j’étais surprise de voir que des personnes, a priori considérées incultes, avaient saisi le fond de mes pensées, parce que c’était la première fois qu’on leur parlait dans des termes qu’elles maîtrisaient. C’est pour dire que lorsque ce pays réalisera que personne ne comprend l’arabe classique, à part une minorité on va s’en sortir.

Tout le monde  se réjouit de cette réforme. Maintenant que faut- il faire pour voir ces changements réellement appliqués au quotidien, sachant  que la femme peinait à avoir les droits que lui accordait l’ancienne version de la Moudawana ?
Il faut impérativement des réformes juridiques et judiciaires. Les lois sont là. Mais les juges ne veulent pas rendre justice aux femmes. Or, dans le statut personnel, il n’ y a que des hommes qui n’ont pas envie de rendre justice aux femmes.

On revient encore au problème de mentalités ?
Par où qu’on prenne le problème on revient aux mentalités. A ce titre, on pourrait dire que la pression sociale, a transformé les lois. Car les lois ne tombent pas toutes seules, c’est l’aboutissement de situations données. Les lois arrivent à un moment où il faut légiférer, car il y a des problèmes sociaux qu’on ne peut pas gérer autrement que dans le cadre de la loi. Donc, il y a une poussée phénoménale qui provoque la naissance de la loi. Partant, c’est une pression de la modernité qui fait que le statut des femmes arabes et musulmanes doit changer.

Vous estimez que la présente réforme correspond aux mutations qu’a connues la société marocaine ?
Oui, elle y répond quelque part. Elle ne répond pas intégralement , parce qu’il y a le schéma musulman qui est parfaitement observé par ailleurs. Dans cette réforme on n’est pas revenu sur l’héritage, on n’est pas revenu sur la polygamie.

Il y a tout de même une avancée! La polygamie est soumise à des restrictions, qui émanent de l’Islam même et la rendent quasiment impossible !
Elle n’est pas interdite. Le fait de la rendre aussi difficile, c’est en quelque sorte une manière de l’interdire, mais c’est aussi une manière de revivifier l’Islam. L’Islam permet certes la polygamie, mais en même temps, il la restreint. Je pense que pour ce point précis, effectivement, il y a le secours de la religion à la femme. C’est en fait, l’argument que je n’ai pas développé dans la lettre à S.M le Roi. Je parle de verrou psychologique. J’explique, qu’il est impossible qu’un être humain aime deux êtres humains de la même manière. L’affectivité de l’homme polygame ne peut jamais être juridiquement équitable. On n’aime pas les femmes de la même manière.

Au delà de la réforme judiciaire que vous évoquiez tout à l’heure, qu’est-ce qu’il faut faire pour accompagner ce projet de modernisation et de démocratie ?
Cet effort de modernisation doit s’accompagner d’autres efforts, y compris celui de modifier les structures judiciaires et de veiller à l’application des lois. Malheureusement, on n’applique pas ces lois . Le juge quand il reçoit des gens démolis par un problème, ne compatit même pas.  D’où la nécessité de former les juges à la psychologie et à la sexualité dans le cadre de leur formation. L’Islam donne à la femme la capacité de sa jouissance sexuelle, c’est énorme. Mais, les féministes n’abordent jamais la question de cet angle.

Donc, l’Islam semble en parfaite adéquation avec cette réforme et par conséquent, on aurait pu l’adapter depuis bien longtemps, lorsque Said Saâdi a présenté le plan d’intégration ?
Pas tout à fait. Là je peux faire une analyse de type historique. Sa Majesté a un grand père qui est une figure historique du féminisme, Feu S.M Mohammed V. Dans mes livres, je démontre que dans le monde arabe, les pays les plus avancés ont eu un féminisme d’État, c’est le cas avec Bourguiba et Mohamed V. D’autre part ce jeune Roi,  ne pouvait être que moderne  On n’échappe pas à son histoire. Aussi, fallait-il que Sa Majesté prenne les choses en main, en disant, moi Commandeur des Croyants, je veux que la question de la Moudawana soit réglée. Donc on peut dire la féminisation du Maroc du 21 ème siècle, est l’œuvre de SM Mohammed VI. J’ai vu un titre dans un journal et le Roi créa la femme, je trouve cela insolent aussi bien pour Sa Majesté que pour les femmes. Ce titre renvoie au film et Dieu  créa la femme, où  Brigitte Bardot se balade nue. C’est de l’insolence.

Enfin, est ce que vous pensez que cette réforme suffirait pour permettre à la femme de participer au processus de développement socio-économique, dans une société considérée à ce jour comme phallocratique ?
C’est une foule de choses qu’il faut. D’abord, l’instruction drastique et massive des filles qui doit être généralisée dans le Maroc entier et veiller ensuite à ce que cette population reste dans les écoles sachant qu’après le CM2, la fille se transforme en  femme analphabète. Le nombre de filles qui accèdent à l’enseignement secondaire et supérieur doit s’accroître. Par ailleurs, il faut valoriser le travail des femmes qui est dans un état scandaleux. Les femmes se font payer à n’importe quel prix, elles ne se défendent pas, elles n’ont pas d’affiliation syndicale. Il faut que toutes les femmes aient accès aux soins. Des centres de protection maternelle et infantile révolutionnaires devront rapidement être créés. Il faut que les femmes puissent accéder à tous les postes, qu’elles ne soient pas plus des alibis. Car si certaines sont ministres, ambassadeurs, ... c’est parce qu’elles n’ont pas posé de problèmes. Pour l’instant, ce sont les femmes les plus fortes qui font les meilleures carrières. Ce n’est pas l’ensemble. Ce n’est même pas une élite. Celles qui n’a pas une assiette sociale masculine, n’est rien, même quand elle a les meilleurs diplômes du monde. Le népotisme prime encore chez nous. Les mentalités archaïques ravagent cette société. Nous devons avoir un autre type de convivialité sociale. Un être humain n’est pas l’ennemi de son semblable, il faut apprendre à vivre ensemble d’une façon plus transparente et plus humaine. Il faut humaniser notre société, casser les tabous pour aller de l’avant.

Propos recueillis par
Leïla OUAZRY



 

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