Mais, comme l’a montré le Premier ministre lui-même en choisissant délibérément de dresser le bilan d’une année de gouvernement devant la presse nationale, celle-ci, avec ses qualités et ses défauts, est, malheureusement sans doute, le seul lieu pour débattre publiquement des grandes questions et des problèmes qui caractérisent le système politique marocain.
Parce qu’il y a absence de volonté de communiquer de la part des grands acteurs politiques, parce que les débats internes des partis sont le plus souvent consacrés aux règlements de comptes ou aux batailles pour les premiers postes, parce que la rumeur et la malveillance sont deux composantes essentielles du comportement politicien, la presse nationale, qui a largement évolué, (d’aucuns diront même un peu trop vite parfois), occupe peut-être un espace qui n’est pas le sien.
M. Jettou a fini par le comprendre, lui qui s’est livré à l’exercice d’une communication franche et sereine après avoir essuyé des critiques (justifiées et légitimes quant elles émanèrent de titres sérieux et réellement indépendants) adressées au Premier ministre, chef de la majorité parlementaire.
Mais cela pourra-t-il nous faire oublier qu’il n’a pas cru nécessaire de tenir une seule conférence de presse tout au long de l’année écoulée ? N’est-il pas vrai que ses proches, ses conseillers et d’autres encore lui conseillent depuis longtemps d’affronter en direct les caméras de télévision pour une adresse publique et sans intermédiaire à ses concitoyens ?
Le Maroc, à bien des niveaux, souffre d’un déficit communicationnel majeur. Lorsque d’aucuns, professionnels sérieux, honnêtes mais exigeants quant aux démarches qui doivent accompagner un système institutionnel qui se veut démocratique, s’avisent d’interpeller les responsables sur une question cardinale pour la poursuite d’un processus politique, on crie aussitôt au complot au lieu de donner à l’opinion publique les éléments de compréhension d’une conjoncture passablement embrouillée.
M. Jettou, qui a avoué ultérieurement l’échec des réunions de conciliation tenues sous son égide pour la désignation des maires des principales villes du Royaume, ne se devait-il pas d’en informer, sur le moment même, les Marocains qui venaient de constater que leurs votes avaient été dévoyés ?
Le Premier ministre n’a pas craint de désigner devant la presse les responsables initiaux de cette bavure en précisant que "le blocage sur Casablanca" avait entraîné l’échec de l’ensemble du processus de concertation pour les autres grandes villes. Mais cet aveu a été fait le 20 octobre seulement, quand il fallait le reconnaître au sortir même de la réunion tenue en son domicile de Rabat avec les leaders de la majorité parlementaire, à la mi-septembre !
Transparence, réactivité, volonté de communiquer, voilà les armes qui manquent encore à une gouvernance moderne et efficace. À l’image, incontestablement, de ce que montre l’actuel chef de gouvernement dans sa gestion prompte et courageuse de dossiers particulièrement épineux ou difficiles comme la liquidation de la Sodea-Sogeta, la restructuration du CIH, la concrétisation de la Loi sur l’AMO ou encore les difficiles arbitrages sur la Loi de Finances 2004. Ces arbitrages, bien que douloureux, ont surtout profité aux départements de l’Intérieur, des Habous, de la Santé, de l’Éducation Nationale, des Affaires Étrangères et de l’Habitat.
En dressant ce bilan d’une année de gouvernement, M. Driss Jettou, qui envisage d’ailleurs un séminaire destiné à l’évaluation du processus électoral qui a caractérisé le pays depuis septembre 2002, critiquant au passage les modes de scrutin et, surtout, l’inaction et les déficiences des partis politiques, a plusieurs fois précisé aux journalistes qu’il avait désormais le temps de s’atteler à ces questions aux connotations institutionnelles et politiques. Satisfait du rythme d’exécution de son programme, confiant dans la possibilité de tenir les délais de réalisation demandés par SM le Roi, optimiste sur la concrétisation des grands défis (Tanger-Med, autoroutes, programmes d’habitat, plan Azur, etc), M. Driss Jettou a voulu montrer qu’il n’était pas sur le départ. C’est tout le bien qu’on lui souhaite, en précisant, au passage, qu’il n’entre pas dans les prérogatives bien comprises de la presse de faire ou de défaire les gouvernements…
Mais un journaliste n’est-il pas, avant toute chose, un citoyen désireux de faire prévaloir ses droits, et notamment le droit à une information ample, crédible, pérenne et responsable ?
Fahd YATA