La Nouvelle Tribune : Que pensez-vous du Discours Royal qui a porté sur la modification de la Moudawana ?
Maître Tak Tak : Sincèrement je suis heureuse. Il est très important que la moitié de la population marocaine ait les mêmes droits que l’autre moitié. Déjà d’entendre un Chef d’État dans un pays musulman reconnaître autant de droits à la femme et s’engager sur la voie de la modernisation de cette manière... s’engager à donner des suites très favorables à des revendications formulées depuis une trentaine d’années, moi je trouve ça très appréciable. Du côté pratique, c’est important. Pour moi, c’était une journée historique.
Que pouvez-vous dire pratiquement, sur les nouveaux remaniements ?
Une chose très importante, c’est de placer la famille sous la responsabilité conjointe des deux époux, c’est important. Le deuxième apport important, c’est que la femme majeure peut se marier même sans l’autorisation de son tuteur, ni celle du juge. C’était un assujettissement de la femme à l’autorité masculine. Avoir porté l’âge de la majorité matrimoniale à 18 ans, ça aussi c’est très important. On ne peut imaginer l’existence d’un code pénal qui sanctionne les relations sexuelles avec une fille mineure de 16 ans et en même temps autorise le mariage à 15 ans. Physiologiquement c’est extrêmement important.
Pour ce qui de la polygamie ?
Avant, dans la réforme de 93, la première épouse était informée que son mari a pris une seconde femme, la deuxième épouse était informée que son mari a une première épouse, mais si le juge estimait que l’époux avait les moyens et la capacité d’assurer le même traitement aux deux épouses, la polygamie était dans ce cas autorisée et la première épouse devait laisser le mari se remarier contre son gré. Maintenant, si le mari persiste en son désir de prendre une seconde épouse, elle peut divorcer de plein droit.
Il y a donc des changements louables et courageux.
Pour ce qui du mariage mixte?
Je pense qu’il n’y a pas eu de précisions sur le mariage mixte. Cela peut poser des problèmes de famille sérieux. Je pense que ça viendra. Pour ce qui est du divorce judiciaire pour les deux époux, c’est important aussi. La femme a ce qu’on appelle «Al Isma». Ceci existait avant, mais laâdoul refusaient d’appliquer cette loi. Maintenant ça va être appliqué systématiquement et ça, Sa Majesté l’a bien confirmé.
Croyez-vous que les nouvelles lois de la Modawana, seront appliquées à la lettre. Je pense au fléau par exemple de la corruption ?
Je pense que les corrupteurs et la corruption, existent toujours. Tout dépend maintenant de la volonté d’appliquer la loi, de la forme des tribunaux qui seront créés, les nouvelles structures judiciaires...
Je pense aussi que ça va être difficile de ne pas suivre, car au plus haut niveau de la nation, on a montré une volonté de donner à la femme ses droits. C’est difficile de détourner ce qui est dit clairement. Il y a une volonté supérieure de protéger les femmes. Il y aura certes des corruptions, les hommes vont réagir. Mais ça sera toujours difficile.
Quelles sont d’après vous les causes qui font que certaines femmes soient au courant des changement et que d’autres non?
Le problème des femmes, qu’elles soient chef d’entreprise, la femme à la maison, c’est le manque d’informations. La plupart des femmes ignorent leurs droits. On peut faire croire à une femme qu’elle risque de perdre la garde de ses enfants si elle demande le divorce, ce qui est complètement faux. Face à la méconnaissance de la loi, les femmes sont à égalité, qu’elle soit médecin, ou femme de foyer. C’est certain qu’une femme qui travaille, qui a une source de revenus, peut, même si elle veut divorcer ou si elle fait l’objet d’une répudiation injustifiée ou autre, faire face sur un plan financier à ses besoins, mais sur un plan juridique, judiciaire et affectif, la faiblesse est la même.
Vous ne pensez pas, que le nouvelle réforme de la moudawana, pourrait créer une certaine animosité entre les deux sexes?
Moi je suis tunisienne et le code de la famille tunisien est très favorable aux femmes. Les hommes ne vont plus vouloir se marier( rire). Je pense sérieusement qu’il n’ y a pas d’abus. On a essayé de rétablir la justice au profit de la famille. Le texte dit bien: Code de La Famille. C’est l’équilibre d’une famille, des enfants... Il serait de mauvaise foi de croire qu’on va créer une situation de conflit entre les hommes et les femmes. Au contraire, c’est une parfaite situation d’équilibre pour nos enfants. On préserve les droits des enfants.
C’est important aussi de parler de cette partie de la population marocaine qui est de confession juive, à qui on applique une loi non écrite, purement jurisprudentielle, et là on va essayé d’aller vers cette partie de la population qui verra certains droits reconnus. Finalement, il s’agit d’un projet de société, ce n’est pas simplement un code de statut personnel. c’est pour ça que j’ai trouvé que le discours Royal était important.
Pour ce qui est du statut des enfants naturels ?
A la reconnaissance de sa paternité, le point 9, au cas où le mariage ne serait pas formalisé par un acte, pour des raisons de force majeure, le tribunal s’appuie à cet effet sur les éléments de preuves tendant à établir la filiation. Il reste à savoir comment le texte, va être rédigé. Je trouve ça très révolutionnaire.
Le statut de la femme tunisienne par rapport à celui de la femme marocaine ?
D’abord la polygamie et la répudiation sont complètement interdites. On a institué ce qu’on appelle le «Divorce caprice» qui consiste à ce que l’un des deux époux, puisse demander le divorce même sans motifs, à condition de payer une indemnisation. L’adoption crée le même lien que la filiation légitime. En Tunisie, il y a un fond qui a été crée: lorsque le père est absent, ou qu’il a disparu ou encore qu’il est dans l’incapacité de payer la pension alimentaire des enfants, ce fonds d’aide, ou de sécurité sociale, paie les pensions alimentaires aux mamans. La femme est protégée contre la prostitution. Les enfants ne sont pas jetés dans la rue.
Une femme maltraitée c’est toute une famille qui est maltraitée en réalité. Un garçon qui voit sa mère se faire piétiner par son père, aura un dégoût total de la femme, et une fille qui voit sa mère maltraitée, aura un dégoût d’elle même.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi