Certes, ce n’était pas un vendredi 13, jour énigmatique ou diabolisé dans les légendes. Pourtant, ce vendredi 12 septembre, tout avait l’air d’être triste, noir, malgré l’importance et les enjeux du rendez-vous qui attendaient les citoyens pour élire leurs responsables locaux. Les élections communales, puisque c’est de cet événement qu’il s’agit, n’ont pas vraiment suscité beaucoup d’enthousiasme auprès des électeurs. Le taux de participation (54 %), rendu public, un jour après le vote, par le ministère de l’Intérieur, en dit long sur le désintérêt qu’ont accordé les populations à ces consultations. On est loin des législatives de septembre 2002. Bahiya Amrani, haut cadre, s’en souvient et fait le constat, juste à sa sortie des isoloirs. «Cette année, on nous a même donné une demi journée pour voter. Mais quand je me suis présentée dans ma circonscription pour ce faire je n’ai vu personne, il n’y avait que les scrutateurs. J’étais devenue à leurs yeux un oiseau rare alors que je me suis déplacée tout simplement pour accomplir mon devoir civique. Mais je n’ai pas compris pourquoi il n’y avait pas assez de monde». Dans sa jellabah noire, Mme Amrani met toute cette situation au compte de la mouvance islamiste et, selon elle, les gens auraient peur d’un attentat puisque le parti islamiste était acculé au silence durant toute la campagne. C’est surtout à Salé, un des fiefs de l’obscurantisme, que l’absentéisme a battu le record. Après la prière du vendredi, nous nous sommes rendus dans un des bureaux de vote, au fin fond de la ville. Ici, les visages sont graves, la mobilisation est terne. «Nous n’allons pas voter parce que nous ne savons plus à qui donner nos voix», s’indigne un jeune du quartier, égrenant un chapelet. Cependant, il ajoute aussi tôt que le 16 mai a porté un coup fatal à la formation des islamistes. Dans notre ronde de ce vendredi, nous arrivons à Salé El Jadida, un quartier à l’allure de bourgeois. Ici aussi la mobilisation n’était pas au rendez-vous. Un groupe de trois, parfois quatre personnes, se présente avec leur bulletin. Un des superviseurs nous a fait remarquer qu’il faut attendre 17 h pour qu’il y ait une grande affluence. «Depuis 8h, l’heure d’ouverture des bureaux de vote, jusqu’à 14 h, nous n’avons pas eu une grande mobilisation. Mais nous avons espoir que d’ici le soir ça va beaucoup bouger». Autre lieu, autre contraste, Rabat-Agdal. Dans ce quartier «Latin» de Rabat, l’observateur est étonné du comportement de ces BCBG face aux urnes. Les uns attablés autour d’un café alors que d’autres discutent allégrement de tout et de rien sans que personne ne se soucie de la portée de cette journée historique des élections communales démocratique dans un Maroc moderne. «Il est vrai que l’élection des conseillers est importante mais puisque je n’ai aucun intérêt je ne vois pas comment je pourrais aller voter», explique ce jeune diplômé. Quand nous lui avons demandé les raisons d’une telle attitude, il a répondu sans avoir l’air d’être inquiété. «Écoutez, moi j’ai mon diplôme depuis deux ans. Aucune des personnes candidates aujourd’hui n’est venue me consoler à plus forte raison me proposer un boulot alors que mon CV circule presque dans 10 entreprises sans compter mes demandes de stages dans des ministères». Prenant notre mal en patience, nous nous sommes déplacés au quartier de Youssoufia. Il était presque 17h. Dans un bureau de vote non loin du mini-parc, une foule dense ... Dans le lot, un homme se distingue par sa taille et son éloquence. Il s’agit d’un commerçant très connu dans le secteur. Dans son franc-parler, il analyse ce scrutin sous une loupe tout à fait particulière. «J’ai mobilisé ma famille et mes amis pour dire que tout n’est pas encore perdu et que la politique n’est pas seulement de l’argent». À l’entendre, nous avons eu l’impression qu’il était à la solde d’un candidat. Effectivement, renseignement pris, notre brave commerçant avait invité toutes ses connaissances, moyennant quelques billets, afin de voter pour son candidat. Las de toutes ces intrigues, nous avons alors attendu la nuit électorale pour y voir plus clair. Mais dans ce genre de situation, le miracle ne se produit pas. La fête électorale tant annoncée n’a finalement accouché que d’une souris. L’ambiance n’y était pas. Aucun commentaire de la part des responsables convoités comme si tout ce beau monde s’était retrouvé à l’improviste pour débattre d’une question qu’il maîtrise peu. Or c’était tout le contraire car nous étions tous là pour les résultats des communales. Cependant, un fait est à relever c’est la présence quasi-totale de l’équipe Jettou et de la manière dont les espaces ont été aménagés pour accueillir les invités sans oublier la société Globe de la Restauration et de Service (GRS) de Rabat qui veillait au bon grain en matière de gastronomie. Sur ces aspects, la soirée fut impeccable. Par contre, les débats télévisés, ou à huis clos, ou encore en groupe ont eu un air du genre «m’as-tu vu» lors de la soirée de noces communales. Il fallait attendre en fin de compte le samedi à partir de 20 pour que le ministre de l’Intérieur, M. Sahel, donne l’annonce officielle des résultats définitifs des communales 2003. Un résultat qui a marqué un nouveau départ dans le processus de démocratisation des institutions et de la gestion des affaires locales du pays. Cependant, si le taux de participation est globalement jugé faible par la classe politique, le score du 12 septembre a montré que le Maroc a tourné la page des anciennes pratiques à savoir manipuler les voix du citoyen pour se retrouver à hauteur de 99,99 % de taux de participation.
M.S.