M. Abbas El Fassi, Premier ministre, est bien en peine de convaincre l’opinion publique de la pertinence de son action et de la validité des options qu’il défend pour remplir le mandat qui est le sien. C’est ainsi, sans doute, qu’il convient d’interpréter la démarche sélective de ses services qui n’ont pas jugé bon d’inviter un certain nombre d’organes de la presse nationale lors de la rencontre organisée le 30 juin dernier à la résidence officielle de Si Abbas à Rabat.
Cela, dans l’espoir, tout à fait illusoire, d’éviter les critiques et les interpellations et la volonté, affichée, de « punir » les journaux qui ne font pas dans l’allégeance automatique au « Zaïm »…
Plutôt donc que d’évoquer un discours qu’on n’a pu entendre, on analysera les faits et actions de ce gouvernement qui, selon son premier responsable, travaille dans la bonne entente et la franchise… En programmant une hausse des prix à la pompe pour trois types de carburant, dont essentiellement le super sans plomb et le gasoil 350 ppm, (un dirham de plus au litre), le gouvernement indique clairement qu’il ne pouvait plus longtemps jouer la politique de l’autruche. L’impact de la hausse erratique des cours mondiaux du baril devait tôt ou tard se traduire par cette augmentation et Abbas El Fassi a fini par se rendre aux demandes pressantes d’un ministère des Finances bien en peine de contenir les besoins irrépressibles de la Caisse de Compensation. Mais, cette hausse des carburants, pour nécessaire et impopulaire qu’elle est à la fois, suffira-t-elle à soulager les caisses de l’Etat, sachant que d’autres produits, tel le gaz butane, restent subventionnés au nom d’impératifs sociaux qui ne sont plus de mise ?
Les pouvoirs publics, qui ont incontestablement la préoccupation de préservation, autant qu’ils le peuvent, du pouvoir d’achat du plus grand nombre, refusent toujours de prendre en compte le fait que la subvention au butane, comme d’autres mécanismes de compensation d’ailleurs, profite largement à des couches privilégiées. Plutôt que de prendre la responsabilité d’une action courageuse et décidée, on poursuit dans la même démarche, celle d’engager les finances publiques dans des voies préjudiciables à l’équilibre budgétaire et, surtout, au rôle de l’Etat en tant que premier développeur et premier investisseur du Royaume.
Cette évidence ne sera pas amoindrie par la décision d’introduire prochainement une
« aide financière » de 500 Dirhams par mois aux familles les plus démunies, sachant que l’enveloppe de la Caisse de Compensation en 2009 ne sera pas inférieure aux 20 milliards de dirhams officiellement accordés par le Budget 2008 et qu’il conviendra d’y rajouter le montant de cette aide « aux pauvres » de 10 milliards de dirhams.
La prochaine Loi de Finances affectera donc 30 milliards de dirhams en aides et subventions directes, ce qui est incontestablement très lourd pour le Budget de l’Etat dont l’élaboration achoppe déjà sur l’irréalisme des prévisions.
En effet, alors que le baril a dépassé les 143 dollars US à New York, que les analystes et experts internationaux ne prévoient pas vraiment de décrue des prix dans les mois et les années à venir, les services de M. Mézouar continuent de verser dans un optimisme aussi béat que déplacé.
Tandis que M. Oualalou avait accepté la construction budgétaire de 2008 sur la base d’un cours du pétrole à 75 dollars l’été dernier, son successeur considère aujourd’hui que la prochaine Loi de Finances construite sur l’hypothèse d’une moyenne de 120 dollars le baril en 2008-2009 est tout à fait acceptable. Ce faisant, le ministère des Finances prend la lourde responsabilité de travailler sur des données d’ores et déjà totalement dépassées !
On peut se demander, dans ces conditions, quel crédit accorder aux assurances oratoires, aux engagements et aux promesses d’un Premier ministre affirmant avoir la fibre sociale et qui, dans le même temps, poursuit dans sa démarche d’aggravation des déficits publics. Avec quels moyens l’Etat poursuivra-t-il sa politique de subventions aux riches et d’assistance partielle aux plus démunis ?
Une réponse sera peut-être fournie à l’occasion d’une prochaine rencontre de Si Abbas avec la presse…
Les spéculateurs dédouanés par les majors
La spéculation sur la hausse du prix du pétrole n’est pas responsable de la flambée des cours, affirment les dirigeants de plusieurs majors pétrolières réunis lundi 30 juin à Madrid, tandis que le baril de brut franchit au même moment un nouveau seuil record, à plus de 143 dollars à New York. Ils contredisent la thèse avancée par les dirigeants de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) lors de leur dernier sommet, le 22 juin à Djeddah (Arabie Saoudite).
Les raisons de l’envolée semblent plutôt se trouver du côté de l’offre. L’explosion de la demande des pays émergents, Chine et Inde en tête, fait ressortir les difficultés rencontrées par les producteurs pour suivre le rythme. L’AIE (Agence internationale de l’énergie) a annoncé lundi que des tensions sur l’offre de pétrole seraient à prévoir jusqu’en 2013. La demande mondiale augmentera moins que prévu, notamment du fait d’une baisse de la demande américaine, à son plus bas niveau depuis 6 ans. Mais l’offre prendra plus de temps à s’ajuster. La faute à des investissements insuffisants de la part des groupes pétroliers, qui ne permettront pas d’exploiter efficacement les réserves de pétrole à court terme. Les industriels se défendent en dénonçant une fiscalité excessive. Pas sûr que les gouvernements leur prêteront une oreille attentive, tant la pression est forte sur le pouvoir d’achat des populations et les coûts des entreprises.
Le contexte géopolitique explosif au Moyen Orient dégrade des perspectives déjà moribondes. Les tensions entre Israël et l’Iran pourraient amener Téhéran à contrôler le trafic maritime dans le Golfe et le détroit d’Ormuz, dont dépendent 40% de l’approvisionnement mondial en pétrole.
L’Iraq, de son côté, tente de combler son retard en ouvrant ses portes aux entreprises occidentales, une première depuis presque 40 ans pour un pays membre de l’Opep. Des contrats à court terme et à long terme sont à négocier, et plus de 40 entreprises sont déjà dans les starting blocks. Rien n’est gagné pour les géants occidentaux. Ils devront se garder d’être trop gourmands, comme l’a rappelé Hussein al-Chahristani, ministre iraquien du Pétrole : « Nous n’avons pas trouvé d’accord avec eux. [...] Nous ne partagerons pas notre pétrole », a-t-il déclaré à Reuters.
Patrick Sevestre