100 Dhs / jour durant deux semaines. Pour ce traitement-là, A., un jeune désœuvré de 24 ans, qui vit aux crochets de ses parents dans un immeuble sordide du centre ville (commune de Sidi-Belyout), dit qu’il irait distribuer ses tracts jusqu’en enfer. A. estime, par ailleurs, qu’il doit son boulot actuel (la distribution de programmes électoraux), cette manne “ constitutionnelle ”, à sa bonne réputation dans le quartier.
Proximité
“ Les rues de Casa croulent de jeunes sans le sou qui, pour 100 Dhs par jour, vendraient leur mère. Le problème, c’est que ces candidats au travail jouissent généralement d’une triste notoriété auprès de leur voisinage. Chômeurs, sans le sou, ils croupissent, “ zonent ”, se défoncent et se bastonnent dans leur quartier. Habiles par définition, les politiciens ne peuvent courir le risque d’entacher leur candidature en associant leur image à des arsouilles notoires. Personnellement, bien que ne travaillant pas régulièrement, j’évite de traîner dans le quartier et je peux m’enorgueillir du fait que je fais partie des rares “ zouafrias ” de condition modeste qui n’y sont pas pointés du doigt ”, commente-t-il.
C’est M., un ami de A., qui a débrouillé à ce dernier ce job bienvenu. C’est que M., la trentaine, compte parmi les hommes de confiance d’un homme politique se présentant en tant que tête de liste dans son arrondissement. “ Je suis un pilier essentiel de sa campagne. Il me mange quasiment dans la main parce qu’il n’ignore pas qu’il ne peut gagner sans mon soutien. Je connais tout le monde dans ce quartier ; je suis respecté par les honnêtes gens et craint par la vermine ”, fanfaronne ce quasi-directeur de campagne.
Selon M., les candidats qui ne font confiance qu’aux cadres de leurs partis pour organiser leur campagne n’ont aucune chance de remporter la bataille des communales. “ Sans le soutien des figures emblématiques d’un quartier, les politiciens ne pèsent pas lourd. Ils ont beau assiéger le petit écran ou accorder des interviews à la pelle aux journaux, ce n’est qu’en menant une véritable politique de proximité, qu‘en faisant appel à nous autres, les “ chefs de file ” des quartiers, qu’ils seront capables d’enlever un siège de conseiller”, précise-t-il.
Professionnalisme
Il est probablement inutile de préciser que M. perçoit un revenu journalier autrement supérieur à celui dont se satisfait, pourtant amplement, A. C’est que la nature de leur boulot diffère. En plus du porte-à-porte (les tournées de proximité en compagnie du candidat qu’il soutient), M. a la lourde tâche de recruter les forces vives qui donnent corps à la campagne de “ son ” candidat, puis de les former et de les surveiller durant leurs tournées. “ L’inspection des troupes est la responsabilité la plus lourde qui m’est assignée. Pour éviter que nos recrues ne nous flouent, qu’elles ne jettent les tracts au lieu de les distribuer, j’établis, pour chaque journée, une feuille de route qui doit être scrupuleusement respectée. Ainsi, je sais qu’à telle heure, telle personne doit se trouver à tel endroit. Il me suffit donc de m’y rendre pour vérifier qu’elle s’y trouve vraiment ”, explique M.
Depuis le lancement de la campagne électorale, M. a déjà renvoyé trois employés, qui entendaient récolter leurs émoluments sans fournir d’efforts. “ Au lieu de distribuer les tracts, ils les jetaient à la poubelle et allaient piquer des siestes ”, s’indigne-t-il.
Au niveau de la commune de Sidi-Belyout, M. estime que la partie se jouera entre trois candidats (dont son employeur). “ Les deux autres, Khalid Alioua et Saâd Abassi, sont de grosses pointures qui appartiennent à des formations politiques de premier ordre, l’USFP et le RNI respectivement. Ils ont débarqué dans nos quartiers avec une logistique et un capital humain impressionnants. En plus des volontaires, les affiliés au parti, ils ont recruté des régiments entiers de jeunes de Benjdia, Bousmara, Bab Marrakech… A mon avis, cela va se jouer à rien du tout ”, estime M.
Propagande
Si le travail sur le terrain qu’abattent A. et M. est central dans la campagne électorale, c’est parce qu’ils font office de relais entre “ leur ” candidat et l’électorat. Ce sont eux qui transmettent le message, le programme de leur employeur à ceux que ce dernier aspire à séduire. Dans ce sens, M. est pour l’homme politique dont il défend les intérêts ce qu’était, toutes proportions gardées, Goebbels pour Hitler : un bon ministre de la propagande.
Plusieurs meetings visant à documenter les recrues de M. sur le programme du candidat ont été organisés dans le Q.G. du candidat qu’il représente. “ Lors de ces briefings, commente A., qui semble moins dévoué à son “ patron ” que ne l’est M. (normal, il est moins bien payé !), les responsables officiels de la campagne, et parfois même le “ big boss ”, nous rabâchent les oreilles avec des histoires de complexes sportifs, de collecte des ordures, de bien-être urbain. Ils nous demandent également d’être polis, de sourire à tout moment, dans toutes les situations, et, surtout, de donner clairement l’impression que nous adhérons corps et âme aux promesses électorales que nous déblatérons à tout va ”.
Les jeunes participent activement à la vie politique lorsqu’il est question de rétribution… immédiate. Il serait utile qu’ils assimilent enfin que s’ils s’investissent davantage dans ce domaine, sans être appâtés par un gain ponctuel, les bénéfices qu’ils en retireront seront autrement supérieurs à ceux qu’ils glanent en distribuant des tracts, en participant aux basses œuvres lors des campagnes électorales des candidats aux élections.
M.L.