Plusieurs raisons permettent d’émettre un tel avis, mais la première tient incontestablement à la nature du scrutin, modulable en proportionnel ou majoritaire selon la taille et le poids démographique des circonscriptions, et à l’existence d’une nouvelle charte qui sera appliquée au lendemain du jour dédié aux opérations de vote.
La nouvelle donne
Adopté par les instances législatives il y a plusieurs mois, le texte en question instaure une nouvelle vision de la gestion communale et municipale, accroît sérieusement les prérogatives des élus et proclame, notamment, l’unicité d’ensembles urbains autrefois divisés. Le scrutin de vendredi prochain devrait donc mettre un terme au " séparatisme " communal qui, durant des années pour des villes comme Casablanca notamment, a été entretenu, cultivé, privilégié même par certaines forces politiques et des autorités centrales afin d’affaiblir et de minorer le poids d’une métropole économique forte de plusieurs millions d’âmes et pesant plus de 45 % du PIB national.
Après le 12 en effet, les plus grandes concentrations urbaines du pays seront dotées de conseils de la ville qui éliront des maires et ainsi, Rabat, Agadir, Marrakech, Fès, Tanger, Oujda ou Casablanca pourront enfin envisager de ressembler à Barcelone, Paris, Milan, Edimburg ou Berlin…
Cette perspective, assurément, donne une réelle attractivité à cette opération électorale et justifie pleinement la forte implication des forces politiques et la sérieuse compétition qui s’est instaurée entre elles et au sein de leurs appareils pour les mairies les plus importantes. Sous le signe du chacun pour soi (à l’exception du PPS qui confirme ainsi son attachement historique à la politique d’alliance avec les partis de l’arc démocratique), les formations partisanes montent à l’assaut des conseils communaux et de ville, sous la surveillance discrète mais réelle d’un Ministère de l’Intérieur profondément "relooké" et renforcé par les hautes nominations royales intervenues ces derniers mois.
Surveillance discrète parce que les services de MM. Sahel et Al Himma ont mis en place des procédures directes destinées à prévenir les candidatures de ripoux connus et reconnus, dissuadé des élus qui voulaient " rempiler " pour continuer à vivre de corruption et de prébendes, mais aussi introduit des garde-fous légaux interdisant aux citoyens impliqués à titre lucratif dans l’action municipale ou communale de figurer sur les listes de candidatures.
Certes, ces démarches positives et transparentes des autorités de tutelle n’ont pas eu pour effet d’empêcher radicalement la réédition de pratiques anciennes qui ont durant de longues années vicié les opérations électorales. Trafic de cartes, népotisme, interventionnisme administratif local et localisé ne manquent pas. La presse quotidienne s’en fait d’ailleurs largement écho. Mais aujourd’hui, contrairement à l’ère antérieure, il n’y a nul appareil officiel impliqué dans ces démarches délictueuses et les autorités locales ou nationales prouvent par les sanctions prises qu’elles ne sont pas à l’origine de ces "dérapages".
L’implication des partis
Si l’intérêt des forces politiques est réel pour cette échéance, la première d’importance après les tragiques attentats de Casablanca et la vague de procès qui ont permis de mettre hors d’état de nuire les activistes islamistes les plus dangereux, il serait peut-être trop optimiste de considérer que les citoyens font preuve (jusqu’à présent du moins) de la même volonté d’implication.
Le passif qui entache les processus électoraux est encore trop lourd sans doute pour que le scepticisme de nos concitoyens soit levé d’un seul coup, mais plusieurs éléments permettent de croire à l’aube d’un renouveau civique et politique dans notre pays.
Comme premier élément, indirectement lié à ce constat, on notera que le mouvement politico-religieux qui avait lancé une OPA sur la société civile et les institutions représentatives marocaines ces dernières années est actuellement en plein isolement, contraint de réduire ses prétentions, marginalisé et même diabolisé (il le mérite pleinement) par les pouvoirs publics et la partie la plus consciente de la société. La dynamique conquérante qui le portait, amplifiée par le suivisme de certains démagogues, la passivité et l’indifférence des " élites ", le conformisme craintif des " middle classes " et la complaisance de tous ceux qui confondaient religiosité et obscurantisme, a fini par exploser au soir du 16 mai…
Le PJD et les autres familles (tolérées ou non) de l’islamisme radical ont dû payer le prix de leurs dénégations véhémentes quand les esprits les plus conscients de ce pays s’essayaient à alerter l’opinion publique sur la perniciosité de la démarche des adorateurs des Talibans et autres suppôts d’Al Qaïda. Les chevaux légers du Wahhabisme n’ont plus le vent en poupe et cette situation, aux implications électorales donc, se traduit par la drastique réduction des ambitions politiciennes de la principale force conservatrice nationale.
Le second élément intéressant à relever à l’occasion des communales tient au relatif renouvellement de la classe politique qui pourrait se concrétiser au soir du 12 septembre. L’un des effets positifs de ce scrutin, avant même sa tenue, c’est que les partis ont réalisé de réels efforts au niveau des candidatures. Il y a, presque partout, de nouvelles têtes qui apparaissent, parfois en position éligible sur les listes présentées par les partis en course, même si on peut encore déplorer la faiblesse numérique des candidates et la présence de plusieurs fossiles de la vie publique qui osent encore parler de jeunesse et d’avenir à la télévision quand leur statut de septuagénaires ou d’octogénaires devrait les conduire à une retraite amplement méritée.
L’enjeu d’un scrutin
Bien évidemment, le phénomène est encore assez mineur et les empoignades n’ont pas manqué pour la constitution des listes en plusieurs villes du pays. Mais il semble quand même que le vent a commencé à souffler dans la bonne direction et c’est le démarrage d’un processus qui permet d’affirmer que la démocratie marocaine est en phase de décollage à son niveau le plus important parce que le plus élémentaire, celui des représentations locales.
La dernière constatation induite par la présente campagne tient à la relative désaffection des citoyens, déjà évoquée plus haut et largement visible en milieu urbain.
Les formations en lice ont encore de gros efforts à fournir afin d’intéresser les électeurs, de l’imagination à mettre en œuvre pour adopter une démarche attractive à leur endroit, mais surtout, s’engager, pour les mois à venir, à faire de la représentation communale et locale le fer de lance de leur come back sur le terrain de la militance, abandonné au profit des obscurantistes depuis des années.
En effet, il n’est pas sûr que le taux de participation sera très élevé vendredi prochain, mais il constituera indéniablement un test pour l’ensemble de la classe politique dont les faiblesses et l’incohérence ont été si amplement étalées au lendemain des attentats terroristes du 16 mai.
Les autorités ont fait leur travail de façon sérieuse et transparente. La Justice a fait preuve de détermination et de courage et elle continuera sans doute d’agir de la sorte, assistée par des services de sécurité dont l’efficacité a suscité l’admiration de tous.
Aujourd’hui, c’est au tour de la représentation politique, de ses élus et candidats de prouver aux citoyens que le message du 16 mai a été compris, que les dangers et les peurs qui l’ont précédé et accompagné ont été clairement perçus et analysés par ceux qui briguent nos suffrages.
Le sursaut citoyen est en phase initiale. Il faut le conforter et l’amplifier par l’acte de vote, un devoir pour tous. Mais ceux qui auront eu la chance d’être choisis par les électeurs ont désormais une responsabilité fondamentale, faire en sorte par leurs actions au quotidien et leur engagement concret que les apprentis sorciers de la réaction, les suppôts du terrorisme, les adeptes de l’ignorance et de la crasse bêtise soient, à tout jamais, rejetés par notre peuple.
Fahd YATA