J’ai d’abord essayé de faire le puriste, d’aborder frontalement la quintessence de ce concept. Bien que ne pipant mot en terminologie, je m’aventure à avancer que ce terme évoque probablement une notion de renforcement, de solidification. Cette affiliation un peu tirée par les cheveux rejoint en substance l’idée exprimée dans l’adage « l’union fait la force ». Très vite à court d’arguments d’étymologiste, j’ai ensuite tenté une autre approche, plus basique.
Le brainstorming
Pour moi, la solidarité, c’est quand tout un peuple chiale comme un seul mioche lorsque Benzekri, cette passoire ébouriffée, s’incline par trois fois devant les attaquants « auriverde » en coupe du monde ; c’est aussi quand on a la chair de poule lorsqu’on voit aux infos un gosse clamser dans les bras de son père, impuissant, sous les balles de « Tsahal ».
En vrac, c’est aussi : Coluche, ses « Enfoirés » et ses Restos du Cœur, Mère Teresa et ses intouchables indiens, Lech Walesa, sa moustache et son « Solidarnosc », Sting et ses Indiens d’Amazonie aux lèvres hypertrophiées, sans oublier le tube « We Are The World », Le Téléthon (celui de France Télévision, pas l’ersatz déplorable de 2M), ce marathon caritatif télévisuel, quelques ONG (Attac, Greenpeace, Bayti, Insaf, l’Heure Joyeuse, les Fondations que l’on doit à Sa Majesté Mohammed VI…), « solidarité avec la CGT », etc.
Une flopée d’autres choses relèvent de la notion de solidarité. J. M. Keynes, qui peut être qualifié de penseur économique de la solidarité, a enfanté l’État Providence. Voilà là, à n’en point douter, une pierre angulaire du concept de solidarité. Assurance maladie, Assedic, assurance vieillesse, allocations familiales, RMI… L’interdépendance entre membres d’un même groupe n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui (même si d’aucuns estiment, au contraire, que nos sociétés ont une propension à devenir de plus en plus individualistes).
Vraisemblablement, l’égocentrique le plus endurci ne peut vivre, évoluer en société sans faire preuve d’un tant soit peu d’esprit de solidarité. Car, si l’État Providence vient en aide à ceux qu’il représente, le simple fait de payer vos impôts, par exemple, fait de vous, par la force des choses, un citoyen solidaire de ses pairs - puisque c’est vous (et les autres) qui alimentez les caisses de l’État Providence. Ce sont les contribuables de ce pays qui en ont fait ce qu’il est aujourd’hui ; pas aussi développé qu’on le voudrait, en l’occurrence, la fraude fiscale étant, hélas, un sport national (de riches), comme le golf, le jet-ski, le snooker ou le polo…
Sans faire preuve d’autant d’abnégation qu’une Mère Teresa, qu’un Abbé Pierre ou que les dizaines d’acteurs politiques, économiques et de la société civile de premier plan qui occupent les colonnes de ce numéro spécial, vous êtes donc solidaire de votre prochain quand vous ne dupez pas MM. Oualaalou et Bensouda et que vous déclarez vos revenus exacts. C’est un peu grâce à votre contribution que le fermier « doukkali » ne meurt pas de faim après des saisons répétées de sécheresse. Et si ce même citoyen est aussi transparent que vous à l’endroit de son percepteur, dites-vous bien qu’il vous renverra tôt ou tard l’ascenseur.
L’avis des experts
La citoyenneté est le terreau de la solidarité. La pratique de la solidarité implique toujours autrui. Logiquement, l’on ne peut être solidaire de soi-même (une seule main n’applaudit pas) ! « L’Homme est un loup pour l’Homme », estimait Hobbes dans « Le Léviathan », en l’absence d’un consensus régissant les relations humaines. Au contraire, lorsqu’un groupe de personnes (unies par un sentiment d’obligation réciproque) adhère à un même contrat social, l’Homme devient, en somme, un « chou » pour l’Homme !
Le théoricien qui a probablement le plus planché sur la solidarité est Emile Durkheim, considéré comme le père de la sociologie moderne. Dans « De la Division du travail social » (sa thèse de doctorat), il tente d’établir une loi évolutive : celle du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique.
La solidarité mécanique caractérise, selon lui, les sociétés archaïques : les individus sont semblables les uns aux autres ; ils partagent les mêmes sentiments, obéissent aux mêmes croyances et aux mêmes valeurs. C’est la similitude qui crée la solidarité.
La solidarité organique, caractéristique de nos sociétés, résulte au contraire de la différenciation des individus. Les individus sont liés les uns aux autres parce qu’ils exercent des rôles et des fonctions complémentaires à l’intérieur du système social.
Ces deux types de solidarité constituent les deux pôles entre lesquels évolue la société. Pour que les individus éprouvent le besoin de se répartir des tâches, il faut qu’il existe une conscience de l’individualité qui ne peut résulter que de la division du travail.
In fine, un autre penseur, Cournot, utilise, dans un des chapitres de son « Traité », une métaphore on ne peut plus explicite pour vulgariser la notion de la solidarité : « Sur le cadran d’une montre, l’aiguille des minutes entraîne ou conduit l’aiguille des heures, sans que celle-ci conduise l’aiguille des minutes. En d’autres termes, le mouvement de l’aiguille des heures est solidaire de celui de l’aiguille des minutes, tandis que le mouvement de l’aiguille des minutes est indépendant de celui de l’aiguille des heures». C’est clair et limpide : la solidarité commence là où il y a interdépendance entre deux parties. L’animal social qu’est l’Homme se montre donc le plus souvent solidaire par instinct, de façon machinale, puisque la vie en société requiert une forte corrélation entre ses membres.
Mehdi Laaboudi
Instrumentalisation
Les « ismes » (nationalisme, national-socialisme, sionisme, islamisme…) également sont les produits (politiques) de sentiments ou de vues de l’esprit (que l’on peut qualifier de solidarité) communs à un groupe d’individus. Ces théories instrumentalisent la solidarité. Lorsqu’un consensus basé sur des valeurs négatives (le racisme, l’impérialisme…) est atteint entre les membres d’une même communauté, la solidarité devient un concept dangereux. Les discours d’un Hitler, comme, dans un passé plus proche, les sermons intolérants d’un Zemzami, titillaient la fibre solidaire des foules pour qu’elles adhèrent à leurs folles idées.
Le « Lebensraum » (espace vital) et le « Jihad » (guerre sainte) sont des concepts qui ont bénéficié d’une forte assise populaire parce qu’ils exhortent les membres d’une même communauté (l’Allemagne nazie ou les frères musulmans) à œuvrer ensemble à la consolidation du pouvoir de leur communauté et à la domination, voire la destruction, des autres communautés. Ainsi instrumentalisée, la solidarité devient une arme de combat politique, un moyen de subordination idéologique et de récupération religieuse. La définition de ce concept est, en fin de compte, tributaire de l’utilisation qu’on en fait.