La Nouvelle Tribune : Comment analysez-vous aujourd'hui la solidarité après les attentats du
16 mai ?
Mme Zoulikha Nasri : Le 16 mai a laissé apparaître un besoin, et cet événement malheureux a permis une prise de conscience chez certaines personnes qui n'étaient peut-être pas convaincues auparavant de vivre ensemble. Il a également mis en relief la nécessité que chacun doit s'activer dans son domaine pour que le Maroc se développe, le plus rapidement possible, que ses institutions démocratiques se renforcent davantage, que son projet sociétal de modernité s'impose comme une valeur reconnue par tous. Dans ce constat, tout un chacun est appelé à éviter l'indifférence, à éviter de vivre dans sa seule sphère environnementale et à jeter un coup d'œil positif sur ce qui se passe autour de lui. La solidarité est une valeur qui est partagée par tous. Mais ce qu'on a peut-être un perdu de vue c'est que la société marocaine a beaucoup évolué. Et cette évolution a ses côtés positifs tout comme elle a ses aspects négatifs qu'il faut prendre absolument en compte dans une autre démarche. En effet, la sphère de la famille s'est réduite, la sphère communautaire a pris d'autres formes, la grande famille est remplacée par l'association, par un intérêt communautaire, par des partis politiques, par les syndicats. Je pense que les individus qui se trouvent dans la précarité et la mariginalité n'ont pas toujours trouvé l'oreille qui les écoute ni la personne qui peut les aider à s'insérer dans la société. Idem pour certaines personnes qui vivent dans un handicap et leur insertion devient difficile. Toutes ces personnes ont besoin de l'ouverture des cœurs. Sur ce plan, Sa Majesté le Roi a été précurseur, d'abord dans sa démarche personnelle mais également en tant que Chef de l'État avec la création des services d'orientation pour que le Gouvernement et tous les acteurs puissent justement faire le travail qui est le leur et qui s'impose à tout le monde. À côté de cela, il a tout fait pour que cette culture de solidarité ne soit pas un vain mot mais une action qui se vérifie sur le terrain. Je dirais même un attachement de la personne à son humanisme. Je ne crois pas qu'on puisse être humain actuellement en restant dans l'individualité ou en se renfermant sur soi-même.
Cela suppose-t-il que le 16 mai a été un détonateur, un déclic ou une prise de conscience dans l'enracinement de la solidarité ?
Pour Sa Majesté, je pense que c'est beaucoup plus que ça dans sa démarche. On lui reconnaît cela depuis longtemps. Peut-être que certaines personnes n'étaient pas convaincues auparavant mais elles le sont aujourd'hui. Je pense qu'il y a eu un sentiment de culpabilité chez des personnes qui pouvaient faire quelque chose et qui s'étaient abstenues alors que d'autres n'en avaient pas les moyens. Maintenant, tout le monde, ou la majorité des Marocains sont conscients du travail fait. Ce qu'il faut désormais, c'est la manière de s'organiser pour que des quartiers qu'on appelle marginaux puissent retrouver une raison de vivre. Il est question ici de lutter contre la pauvreté, contre la marginalisation. Je ne dirais pas uniquement contre la pauvreté économique car il y a aussi la pauvreté intellectuelle. Celle-là est beaucoup plus grave. Nous avons un projet culturel en la matière et qui est appelé à prendre forme très prochainement. Nous sommes un pays de tolérance et d'ouverture. La société marocaine est une société où se rencontrent toutes les religions, du moins les deux plus grandes religions de l'humanité. C'est une rencontre de plusieurs peuples, de plusieurs langues et nous avons toujours vécu en communauté, en bonne entente. Maintenant c'est à nous de savoir comment nous organiser pour que le programme qui est mis en avant soit exécuté et honorer dans nos engagement ce qui doit être honoré. Mais pour nous, on ne doit honorer que l'homme et c'est ça le travail qui est attendu de tous.
D'après cette description, dans quelle perspective doit-on inscrire la solidarité, étant donné qu'elle a pris une nouvelle forme, une nouvelle dimension et une nouvelle appréciation ?
La nouvelle appréciation c'est que chacun puisse trouver le terrain propice pour agir. Il y a ceux qui choisissent la politique, un domaine où le communautaire peut s'activer dans le cadre d'un travail de proximité. Il s'agit là de travailler dans les villes, dans les cités, dans les quartiers. Cela pourrait être aussi les communes, les organisations professionnelles tout comme aussi les associations. Et je pense de plus en plus que l'association va devenir un peu la grande famille qui était celle des Marocains d'antan parce que les portes étaient ouvertes et les enfants circulaient d'une rue à une autre. C'est cette association qui deviendra le must de la citoyenneté telle qu'elle doit s'exprimer sur le terrain. Nous avons l'expérience des pays qui nous ont devancé et qui sont d'ailleurs des pays très développes. En outre, nous avons un tissu associatif tellement large que chacun peut choisir le domaine qui lui convient et le Maroc ne peut vivre en individualiste car aujourd'hui l'individualiste ne peut plus être un raisonnement à moins que l'on soit sur une île déserte. Mais lorsque que l'on a choisi de vivre dans une communauté, il ne faut pas simplement se demander ce que cette communauté nous donne mais ce que nous pouvons donner à cette communauté.
Quel type d'action mène, justement, la Fondation pour promouvoir cette solidarité dans le contexte actuel ?
Lorsque la Fondation a commencé, elle a toujours eu un programme que je peux qualifier d'approche progressive. La première approche a été de travailler sur la pauvreté, la marginalité visible. Il s'agit des Centres qui sont déjà perçus ou conçus pour protéger et héberger les cibles les plus faibles dans la société marocaine, particulièrement les enfants. Par la suite, les orientations de Sa Majesté sont allées vers la femme rurale. Là aussi, il y a eu des programmes très importants qui ont été entrepris dans le monde rural sachant que la Fondation Mohammed V n'a pas pour but de répondre à tous les besoins ni de travailler dans tous les domaines du territoire national. Mais elle a ce rôle de catalyseur, de mobilisateur. Et ce rôle d'exemple, nous l'avons vécu à travers un certain nombre de programmes. D'ailleurs, lorsque je parlais de la femme rurale et de la petite fille rurale, la démarche de la Fondation a été de créer des foyers pour ces jeunes filles qui arrivent à un niveau élémentaire de leur cursus scolaire avec une rupture en raison de plusieurs difficultés. Il faut souligner également que nous avons touvé un certain nombre d'acteurs qui ont appuyé la Fondation tandis que d'autres ont créé leur propre programme complétant ainsi celui de la Fondation. Puis ce fut le programme des personnes handicapées sachant que nous n'avons pas encore au Maroc une vision très claire et une politique générale à ce niveau. Donc la Fondation essaie autant que possible de mener des actions de formation et pourquoi pas d'insertion de plus en plus de handicapés. Ensuite, nous avons perçu le drame du périurbain dans le Maroc, surtout autour des grandes villes où nous avons la précarité et la marginalisation qui, pratiquement, encerclent certaines villes. C'est là où nous avons vu le désarroi de la jeunesse marocaine. A ce niveau, les actions de la Fondation ont intégré des programmes de formation, d'insertion, d'animation sportive. En outre, il faut reconnaître que le volet jeunesse préoccupe de plus en plus la Fondation. Cependant, ce choix n'a aucune relation avec les événements douleux du 16 mai car personne ne pouvait imaginer ces attentats. Mais le programme pour la jeunesse s'est imposé à la Fondation comme étant une nécessité, un axe d'intervention primordial. Je pourrais même dire que nous avons trouvé auprès d'acteurs aussi diversifiés comme les communes, les associations et les opérateurs, une réelle ouverture et une disponibilité à soutenir nos actions à travers le Royaume.
Qu'en sera-t-il de l'opération "Solidarité 2003" puisque cette action s'inscrit désormais dans le quotidien des Marocains ?
Sincèrement, je ne pourrai pas vous donner une réponse parce que la primeur appartient à Sa Majesté le Roi. Tout ce que j'espère, et j'en suis convaincue, c'est qu'il y aura toujours une continuité dans l'action avec bien sûr des interventions ciblées, de plus en plus profondes dans la marginalité. En outre, je crois que la continuité c'est l'une des valeurs de la Fondation, qui fonde cette action que Sa Majesté mène depuis son intronisation et même avant cette date, puisque l'opération a commencé alors qu'il était encore Prince Héritier.
Entretien réalisé
par Mamady Sidibé
A propos de transit 2003
Pour Mme Zoulikha Nasri, Conseiller de Sa Majesté le Roi et Présidente de la Fondation Mohammed V pour la Solidarité, il y a deux ou trois choses essentielles à dire au niveau de cet afflux des Marocins vers leur pays d'origine. "D'abord, il y a cette volonté de rester attachés à leur pays. Cela est indéniable. Quelle qu'en soient les circonstances, ils ont toujours démontré un sens de nationalisme, exacerbé même chez certains. Et leur double culture, pour la plupart, est perçue comme un enrichissement de part et d'autre." En effet, cet afflux et cet intérêt ont trouvé une compensation dans l'intérêt manifesté par les autorités, et à leur tête Sa Majesté le Roi. "Je crois qu'on a rarement vu un Chef d'État aller accueillir ses sujets à un poste frontalier du Maroc", ajoute Mme Zoulikha avant de souligner que cette campagne est menée au Maroc depuis pratiquement 25 années et que la Fondation Mohammed V lui a donné un aspect différent. "Il s'est agi, avant toute chose de mettre l'homme en avant et non pas d'autres considérations quelle que soit leur importance. C'est cela qui a peut-être changé la donne et depuis pratiquement 3 ou 4 ans, nous assistons à une démarche collective de tous les acteurs que ce soit les opérateurs, les transporteurs, les autorités locales des villes d'accès, les services de sécurité ou toutes les administrations qui sont impliquées dans ce processus, on ne travaille plus en vase clos. Les gens travaillent dans une opération qui s'appelle accueil. Essayons de faire en sorte que cet accueil soit confortable et réponde aux attentes de cette communauté marocaine de l'étranger. Je ne cesserai jamais de le répéter, il faut travailler avec cet esprit d'équipe et cet esprit de proximité. Troisième élément très important, c'est que après le 16 mai, il y a eu peut-être des inquiétudes et des questions légitimes, mais les Marocains ont montré leur nationalisme et ils partagent la joie comme le malheur de leur pays. Je pense que si l'apport économique de cette communauté est important, je crois aussi que leur attachement à leur pays est plus important encore."
Propos recueillis par M.S.