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La " diwaniya " ou l’art de la politique Le Koweït à la veille des législatives

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C’est dans les tout prochains jours que se dérouleront les élections législatives au Koweït. En effet, le " Majliss Al Oumma " est élu tous les cinq ans et c’est une nouvelle législature qui devrait commencer au terme de la consultation électorale prévue pour la semaine prochaine. Bien évidemment, il s’agit d’un moment important dans la vie politique de l’Émirat et l’atmosphère qui régnait au Koweït tout au long de ces dernières semaines était empreinte de cette échéance. Car, à la différence de nombreux États de la région et du monde arabo-musulman, (hormis le Maroc bien sûr), le Koweït possède un pouvoir législatif qui dispose de prérogatives importantes, d’une autonomie réelle et qui, de ce fait, n’a pas la caractéristique d’une chambre croupion, entièrement dévouée aux desiderata de l’Exécutif. 
Le gouvernement est, certes, désigné par l’Émir, le Prince Héritier y dispose d’appuis puissants, mais deux parlementaires sont cooptés comme ministres et, surtout, le Majliss Al Oumma peut refuser ou accepter les " recommandations " du chef de l’État.
La preuve la plus parlante (et la moins positive sans doute) tient dans le refus de la majorité de la chambre élue à accepter une invite du Prince, renouvelée plusieurs fois d’ailleurs, en faveur de l’octroi des droits politiques à la Femme koweïtie. Celle-ci, qui joue un rôle important dans la vie publique du pays, qui occupe des postes officiels élevés dans les diverses articulations de l’Administration, dans la Santé, l’Éducation, la Culture, etc, ne dispose pas à ce jour du droit de vote. Un courant " moderniste " appuie la démarche princière, mais il a échoué (à une voix de différence) dans sa tentative d’obtenir du Parlement cette reconnaissance qui, de l’aveu même du Président sortant, devrait être adoptée lors de la législature 2003-2007.
Mais cette question n’est pas la seule qui oppose les diverses " tendances politiques " qui briguent les suffrages des électeurs. En effet, même si les formations politiques n’existent pas de façon formelle au Koweït, il est clair que diverses sensibilités coexistent recouvrant à la fois des appartenances tribales, familiales, mais aussi des options et des modes de pensée parfois très différents, sinon antagonistes. C’est ainsi qu’au-delà de la césure entre sunnites et chiites, des appartenances claniques, on distingue un courant qui prône des réformes et une vision faite de tolérance, d’ouverture et de modernité et un second, conservateur, que l’on dit proche des thèses fondamentalistes. Bien évidemment, l’Émir et le Prince héritier, le gouvernement et une presse aussi riche en titres qu’en qualité éditoriale, sont plutôt partisans du premier courant. Mais la nécessité de préserver la cohésion sociale, les contraintes de la realpolitik locale et le rôle d’arbitre dévolu à la dynastie des Al Sabah font que les compromis et les mesures d’apaisement prennent le plus souvent le pas sur une action plus déterminée en faveur de réformes hardies réclamées par les éléments les plus jeunes et les plus dynamiques de la classe politique et de l’intelligentsia.  
Une sur-représentation
Le Koweïtien, parce qu’il est en situation d’infériorité numérique au sein même de son propre territoire (avec la présence de dizaines de milliers de " bidounes " qui n’ont aucune nationalité et qui sont souvent des descendants d’esclaves affranchis, et de centaines de milliers de travailleurs immigrés arabes, bengalis, philippins, etc) tient avec force à conserver ses prérogatives et droits afférents à sa citoyenneté. Il est très difficile d’obtenir la nationalité de cet émirat et les diverses prestations sociales, familiales, les pensions et autres aides (souvent très généreuses) sont exclusivement réservées aux ressortissants koweïtiens.
Cette situation de déséquilibre démographique se retrouve donc au niveau de la représentation parlementaire où cinquante sièges sont à pourvoir pour 25 circonscriptions électorales.
Chaque circonscription compte donc deux élus et l’on dénombre généralement une dizaine de candidats par siège à pourvoir. Les candidats qui briguent les suffrages des électeurs sont généralement des notables, issus de grandes familles et disposant de moyens financiers solides. En effet, l’élection exige des sommes conséquentes, à la fois pour recevoir et nourrir les électeurs qui assistent aux réunions qui peuvent prendre plusieurs formes.
En effet, il y a en période électorale, des meetings relativement classiques, en plein air, le plus souvent en soirée (à cause de la chaleur), durant lesquels après une présentation du candidat, celui-ci s’adresse aux citoyens en exposant son programme et ses convictions. Au terme d’une telle allocution (qui excède rarement la demi-heure), les participants ont tout loisir pour prendre la parole et exposer, en toute liberté, leur point de vue, convergent ou divergent avec celui de l’orateur. La soirée se termine sous une tente immense qui accueille, outre les mets les plus variés et les plus raffinés, plusieurs centaines de citoyens, car, chaque circonscription n’excède pas, au maximum deux à trois mille électeurs. Ils s’invitent donc à tous les meetings de chaque candidat et la campagne électorale prend parfois la forme d’une " formidable bouffe ", sachant qu’au Koweït, comme au Maroc d’ailleurs, l’hospitalité est une donne sociale incontournable, y compris en politique…
Le candidat doit donc s’efforcer de convaincre quelques centaines d’électeurs au plus, ce qui explique, comme on a pu le constater à plusieurs reprises, la revendication posée par plusieurs d’entre eux, (notamment les plus jeunes et les plus " libéraux "), d’une révision du découpage électoral dans le sens d’une réduction des circonscriptions, afin de donner à la représentation parlementaire un poids populaire plus conséquent.  Mais ce mode de discussion publique et ouverte à tous (avec un sens réel de la critique, tant des élus que des instances exécutives), n’est pas le seul qui exprime la démocratie koweïtienne, laquelle, nous semble-t-il, présente plusieurs d’affinités et de similitudes avec la démocratie directe suisse. En effet, les hommes publics de cet Émirat, les dignitaires et les puissants, les chefs de tribus ou de clans tiennent régulièrement ce qu’on appelle dans la région des " diwaniya ", c’est-à-dire des assemblées ouvertes au cours desquelles chacun peut prendre la parole pour exposer doléances, opinions, analyses ou revendications. Ces " diwaniya " sont en quelque sorte des permanences électorales locales, elles se tiennent une fois par semaine au minimum et tous ceux qui briguent un mandat électif sont obligés d’en organiser, mais la " diwaniya " n’est pas spécifique au processus électoral, c’est plutôt une forme d’expression de la participation des citoyens koweïtiens à la vie de la Cité.
Le mois de juin donc, au cours duquel s’effectua le séjour des journalistes marocains, a été largement occupé par les meetings électoraux et les assemblées traditionnelles, dans la perspective des législatives de ce début de juillet, avec des thèmes récurrents comme l’aide à la reconstruction de l’Irak après la chute de Saddam Hussein, la question (très sensible) des disparus de l’invasion de 1990-1991, alors que plusieurs corps de malheureux Koweïtiens, qui furent emmenés en otages par les troupes irakiennes en déroute lors de la première guerre du Golfe, viennent d’être retrouvés dans des charniers sur le territoire irakien, mais aussi les budgets alloués à la Défense, à l’Éducation, à la Santé, les Droits de la Femme, etc…
Une atmosphère très politique, marquée par l’intérêt réel des citoyens de l’Émirat pour les questions qui les concernent, sans risque donc d’absentéisme électoral, sachant que chaque voix est précieuse pour les candidats…
Une ambiance également caractérisée par l’implication du Koweït dans la politique régionale et la présence, certes discrète mais visible, des militaires américains et britanniques gauchement habillés en civil et qui prennent d’assaut (pacifiquement) les grands hôtels de Koweït City.
Une impression, enfin, qui s’impose fortement au visiteur et qui montre que le Koweït occupe, indiscutablement, une situation à tous points de vue originale entre l’Irak au nord et l’Arabie Saoudite au sud.


Fahd YATA,
Koweït City,  juin 2003



 

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