M. Védrine, l’une des figures de proue du Parti Socialiste français, n’est pas anti-américain, même si ses propos dénoncent la politique actuelle de la Maison-Blanche. Il déplore seulement que cette superpuissance ait décidé de prendre en mains les commandes de la planète, de snober un outil de régulation internationale aussi essentiel que l’ONU lors de son intervention unilatérale en Irak (la Grande-Bretagne comptant, soyons sérieux, pour du beurre… sous le soleil ardent du Moyen-Orient).
“Ceci est d’autant plus déplorable qu’il n’est pas incorrect de dire que l’humanité tout entière sortait d’une décennie particulière, où il existait un espoir et des attentes très forts. Les années 90 ont vu la chute de l’empire communiste, la signature des Accords d’Oslo, pour ne citer que ces deux épisodes; une sorte de consensus universel y avait été atteint. Dans ce contexte, les européens ont réussi à adopter le Traité de Maastricht”, explique M. Védrine.
David peut-il imposer des lois à Goliath ?
Mais, tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Selon le conférencier, des signes avant-coureurs montraient même que la situation ne prêtait pas tant que cela à l’optimisme. “ Des clivages ressortaient dans la vision du monde, entre pauvres et riches; entre Islam et occident. Par ailleurs, l’Amérique avait déjà entamé sa mutation. A partir du moment où l’URSS a implosé, les Etats-Unis sont restés la seule hyper-puissance du globe. Autant d’hégémonie a poussé les dirigeants américains à considérer qu’ils n’étaient plus tenus de respecter les règles internationales ”, estime-t-il. Ces dernières années, les USA ont refusé de ratifier l’accord de Kyoto portant sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ils ont également rejeté l’implémentation d’une cour pénale internationale (de peur de voir traduits en justice des militaires américains)…
M. Hubert Védrine tient les politiciens au pouvoir du Parti Républicain pour responsables de la dérive impérialiste du pays de l’Oncle Sam. “ Le Parti de G.W. Bush change d’idéologie durant les années 90. De conservateur, il devient réactionnaire. Un courant de ce parti est composé d’ultras, qui articulent des théories pratiquement similaires à celles avancées par les partis d’extrême droite européenne. Bush, lors des élections présidentielles de 2000, a dû récupérer ces mouvances pour l’emporter. Son administration portait en elle le projet de la seconde guerre du Golfe bien avant les attentats du 11 septembre. Bien avant cette date, un des conseillers de Bush a dit qu’il fallait fermer la parenthèse du multilatéralisme, comme s’il n’existait ni Union Européenne, ni pays arabes, ni aucun autre pays hormis les Etats Unis d’Amérique ”, indique l’ex-ministre des affaires étrangères de l’Hexagone.
Désunion Européenne
L’Union Européenne, qui eut pu être ce contrepoids capable de faire respecter le droit international, s’est montrée divisée face aux Etats-Unis, lors de la guerre inique en Irak : d’un côté, les partisans du respect du cadre onusien (France, Allemagne, Grèce , Belgique…) et, de l’autre, les pays empreints d’Atlantisme comme la Grande-Bretagne, l’Espagne ou l’Italie. Selon M. Védrine, Après l’Europe de Maastricht, qui portait essentiellement sur l’aspect monétaire, l’Europe de la Défense ne s’est malheureusement pas faite. Au sein de l’UE, 3 ou 4 pays ont une propension naturelle à tenir un rôle géopolitique de premier rang. Tony Blair, lorsqu’il refuse cet état de fait, fait de l’anticipation pessimiste (en estimant que l’Europe n’est pas en mesure de tenir ce rang, de tenir la dragée haute aux Etats-Unis et à leurs velléités impérialistes).
“Devant la désunion européenne au sujet de l’attitude à adopter à l’endroit des Etats Unis, il est fort à parier que l’unilatéralisme américain a encore de belles années devant lui. Même un président démocrate ne serait pas en mesure d’inverser la tendance. Bush a, pour sa part, de fortes chances d’être réélu en 2004”, considère-t-il. Et d’ajouter que cette configuration géopolitique risque de favoriser des maux comme le terrorisme, qui ne peut être jugulé qu’en acceptant de débattre, de se concerter et de régler, une bonne fois pour toutes, les antagonismes historiques qui existent entre l’orient et l’occident. “Au lieu de cela, remarque M.Védrine, Sharon dit qu’il éliminera tous les terroristes. Je lui préfère le trait d’esprit du regretté Rabin, qui estimait qu’il fallait poursuivre le processus de paix avec Arafat comme s’il n’y avait pas de terroristes”.
Realpolitik
Beaucoup de monde fustige, depuis peu, la politique étrangère des Etats Unis. Cependant, s’il est vrai que ce pays semble être animé par un profond désir d’hégémonie, n’est-ce pas là seulement une manifestation, sur le terrain, de la Realpolitik qui caractérise les relations internationales depuis… Mathusalem ?
De façon plus explicite, le darwinisme géopolitique, la loi du plus fort dans les relations entre pays, ne sont pas des créations des faucons de Washington. Un pays dominant a toujours été un loup pour un pays dominé. En position de force, soulagée par la défection de vis-à-vis suffisamment puissants pour faire régner le droit international (la Russie affaiblie, l’Europe partagée et la Chine… intéressée), l’Amérique (la contrée du capitalisme et du pragmatisme, tout de même) sait qu’il lui faut saisir les occasions pour asseoir davantage sa domination (le pétrole irakien devrait propulser l’économie américaine vers des sommets). Bien sûr, l’unilatéralisme est malsain. Il creuse davantage le gap entre pays pauvres et pays riches, attise les antagonismes et aboutit, inéluctablement, au déclin de la puissance hégémonique.
Bien qu’il ne fît guère état de ces quelques réalités, l’argumentaire de M. Hubert Védrine était brillant, comportait un florilège d’anecdotes vécues par ce diplomate avec les grands de ce monde (Kissinger, Clinton, Albright…) et n’a pas manqué de susciter de longs applaudissements de la part de l’assistance, essentiellement composée de centraliens. A ce propos, il est à noter que la teneur de certaines interventions (franchement interminables, décousues, pesantes) dénotait grandement avec la réputation d’excellence de la prestigieuse école hexagonale. En particulier lors de l’intervention d’un lauréat de la promotion 1991, M. Védrine a probablement dû se demander si son interlocuteur avait subi une lobotomie du cerveau après l’obtention de son diplôme (un centralien ayant toute sa tête n’oserait pas déblatérer l’incroyable tissu d’âneries commis par l’ingénu ingénieur, un quart d’heure durant).
Mehdi Laaboudi