La Nouvelle Tribune : M. Benjelloun, en tant qu’analyste pouvez-vous nous donner votre appréciation de la situation du marché financier ? Selon vous, connaît-elle une bulle financière ? est-elle un outil de financement de l’économie ?
Le premier constat à faire est que la cote de Casablanca est plus représentative de l’économie marocaine grâce aux introductions en Bourse effectuées depuis 2004 de plusieurs nouveaux secteurs tels que les télécoms, le tourisme, l’immobilier, etc… Ainsi, une Bourse représentative de l’économie d’un pays évolue en accord avec l’économie réelle. Concernant le Maroc, rappelons que la croissance bénéficiaire des sociétés cotées était relativement forte depuis 2003.
L’un des critères de valorisation d’une Bourse est le PER moyen. Ce dernier est actuellement à un niveau de 20, ce qui représente le même niveau qu’en 1998 à la veille de la crise que la Bourse a traversé jusqu’en 2002.
En 1998, quand le marché valorisait à 20 fois les bénéfices, les taux d’intérêts des bons du Trésor à cinq ans étaient autour de 7,5% ou 8%. Aujourd’hui, le PER est à environ 20 fois les bénéfices, mais les taux d’intérêt du 5 ans sont à peine à 3%. D’autre part, le rendement du dividende qui était descendu à 1,2% est aujourd’hui supérieur à 3% en moyenne. Donc le rendement du dividende est nettement supérieur à ce qu’il était en 1998 juste avant la crise. Le seul revenu des actions (dividende) est équivalent aux taux d’intérêt obligataires. Le choix des investisseurs étant limité du fait qu’ils ne peuvent pas investir, ailleurs qu’au Maroc, ils assument le risque du marché Boursier dans l’espoir de réaliser des plus-values à MLT afin d’améliorer leur rendement global.
En bref, on peut établir que tant qu’on est dans un marché fermé, que les taux d’intérêt resteront bas, et que les bénéfices des sociétés sont en croissance, la Bourse devrait évoluer positivement, compte tenu du flux d’épargne additionnel des particuliers et des institutionnels. En revanche, si les taux d’intérêt se mettaient à monter significativement, ce qui n’est pas du tout exclu à l’horizon fin 2007, début 2008, le niveau de valorisation boursière pourrait connaître une correction.
Le niveau actuel des taux d’intérêt servant les intérêts de l’Etat, peut-il aller encore plus bas ?
Aujourd’hui, l’Etat marocain se finance moins cher que l’Etat américain et même moins cher que les Etats européens. C’est extrêmement surprenant, mais du fait que nous sommes dans un circuit fermé où les investisseurs n’ont pas l’option d’arbitrage entre les Bons du Trésor marocains et ceux des pays étrangers et que le Maroc est dans une situation de sur-liquidité structurelle depuis plusieurs années, les besoins du Trésor marocain sont aisément satisfaits par l’épargne domestique. Néanmoins, nous n’envisageons pas une baisse supplémentaire des taux d’intérêts des bons du trésor.
Cette situation assez particulière du Maroc par rapport aux autres pays émergents devrait évoluer, notamment suite à la réforme concernant la flexibilité progressive des changes du dirham programmée par les autorités pour 2008 - 2009
Avec un an de réserves de change et un Etat qui se finance localement à des niveaux inférieurs aux taux européens et américains, je suis convaincu qu’on peut permettre aux grandes entreprises structurées, transparentes et aux institutionnels qui sont très réglementés, très surveillés, la possibilité d’investir (directement et portefeuille) à l’étranger avec plus de flexibilité qu’aujourd’hui, pour obtenir à moyen et long terme de meilleurs rendements et contribuer à un meilleur équilibre des liquidités au Maroc.
Que pensez-vous du phénomène Addoha ?
Je crois que dans la vie il y existe des stars, c’est valable pour le cinéma, le sport mais aussi pour les titres en Bourse. De même qu’il faut croire que les stars d’aujourd’hui ne sont pas forcément celles de demain. En 2006, c’était Addoha, l’année précédente, c’était Maroc Telecom. Demain, peut-être une autre valeur sera à son tour au-devant de la scène. A côté de cela, la grande majorité des valeurs inscrites à la cote casablancaise ont connu une hausse de cours appréciable, certes relative comparée à Addoha, mais très importantes dans l’absolu. Ainsi, Maroc Telecom a évolué de 30%, ce qui est loin d’être négligeable et sur des volumes très significatifs de surcroît.
L’amélioration du marché a touché toutes les valeurs et au niveau du ratio de liquidité, en 2006, on a dépassé 20 %. C’est comme si 20 % de l’ensemble des actions avaient changé de main durant l’année. Par comparaison, ce ratio était de 14 % en 2005, de 8% en 2004 et au plus bas de la crise à 5% à peine.
Quelles recommandations feriez-vous pour 2007 ?
Il est impossible de faire des recommandations générales. Chaque recommandation doit tenir compte de la situation spécifique de l’investisseur. Une compagnie d’assurance, par exemple, a des contraintes à très long terme. Le meilleur investissement à long terme reste le marché actions. Un individu, âgé de 25 ans et qui commence une carrière professionnelle, aura d’autres contraintes et d’autres objectifs de placement qu’un retraité de 60 ans.
Compte tenu du fait que la Bourse de Casablanca représente de mieux en mieux la répartition sectorielle de l’économie marocaine, son comportement dépendra essentiellement de l’évolution de la situation économique. Sans exclure formellement l’hypothèse d’une forte baisse des cours, elle paraît improbable actuellement et, si cela devait intervenir, comme en mai 2006, la correction ne durerait que quelques semaines, eu égard au niveau de maturité atteint par le marché financier
Entretien réalisé par
Afifa Dassouli