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Les analystes : La force d'une banque résidera dans sa capacité de distribuer ses produits et ceux d'autres métiers

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La Nouvelle Tribune : Lorsqu’on évoque le rôle et la perception des banques dans l’émergence d’un marché boursier moderne, on a le sentiment que le système bancaire a plutôt pris le train en marche et qu’il ne s’est pas rapidement impliqué dans ce processus
M. Ali Ibenmansour :
Disons plutôt qu'il n'a pas été très rapide dans l'appropriation des réformes que souhaitaient les autorités publiques et les instances internationales. Mais cette lenteur, il faut le préciser, n'était pas l'expression d'un refus. C'était en fait une réaction de prudence, face à un changement profond qui, non seulement, introduisait des métiers nouveaux, mais mettait les banquiers en présence de risques inhabituels et de pratiques plus complexes que celles qui sont en usage depuis plusieurs décennies.
Il faut rappeler qu'au moment du lancement de cette réforme, les équipes dirigeantes des banques étaient celles-là mêmes qui avaient assuré la marocanisation des effectifs au lendemain du départ des cadres étrangers. Ces équipes étaient fortement imprégnées de toute la souffrance endurée pour réaliser la relève et des efforts gigantesques fournis pour donner au pays un système bancaire sain, consistant et prêt à entamer une nouvelle vie.
Donc, toute réforme fondamentale était prise avec prudence et analysée précisément au regard des moyens financiers et surtout humains des banques et de la capacité du marché à les adopter.
Ceci dit et hormis l'aspect rythme de réaction au démarrage, c'est bien le système bancaire qui a donné corps aux réformes voulues par le législateur en 1993 et qui dans tous les compartiments du marché était, comme il l'est toujours, un acteur principal ou même, quelques fois, l'opérateur unique. Il a fallu tout simplement que les éléments mûrissent convenablement et plus précisément qu'il y ait la rencontre entre les trois facteurs incontournables que sont les besoins du marché, la maîtrise de la réponse à ces besoins et le tracé d'un cadre réglementaire sécurisant pour les intervenants.

De 1993 à 1998, date de l’effondrement de la Bourse, les banques considéraient le marché boursier comme un concurrent. Mais alors, sans diversification, les banques marocaines auraient beaucoup perdu ?
Comme je viens de le dire, la banque au Maroc vivait, et continue d'ailleurs de vivre, en grande partie, grâce au produit de l'intermédiation entre la collecte de l'épargne et la distribution des crédits. La marge dégagée de cette intermédiation représentait jusqu'à la fin du siècle dernier 90 % des résultats des banques. Elle continue aujourd'hui d'en représenter plus 80 %. Face à cette dépendance, il est évident que toute réforme pouvant introduire une quelconque perturbation ne pouvait être admise qu'avec beaucoup de réserve. La crainte était de voir que l'épargne allait être canalisée par de nouveaux opérateurs, que le crédit bancaire perdait sa quasi-exclusivité de source de financement et que certaines prestations (intermédiation boursière, conseil en gestion de patrimoine) ne restaient plus du monopole des banques.
En même temps que le «trouble» causé par les réformes des marchés, il ne faut pas oublier que les banques vivaient, en ce moment là, les premières années du désencadrement des crédits et donc les premières contraintes d'un marché concurrentiel. C'était peut-être une période où la capacité d'adaptation des banquiers, prudents par obligation, était soumise à rude épreuve.
Mais, encore une fois, mon propos ne devrait pas vous faire penser que les banques sont restées en dehors du jeu, bien au contraire, elles se sont lancées dans une concurrence entre elles et face aux nouveaux entrants dans le marché financier. De cette confrontation, le marché est sorti gagnant en structure et en offre de produits, ce qui est la meilleure preuve de l'implication des banques.
Trois éléments de taille ont amené les banques à s'investir dans les nouveaux créneaux suscités par la réforme de 1993 :
• La formation des cadres devant prendre en charge ces nouvelles activités. Ceci avait pris du temps car peu de banques s'étaient préparées à opérer dans ces domaines dès la promulgation des textes réglementaires et législatifs. La première à s'investir dans les nouveaux métiers (la BCM) n'a pu le faire d'ailleurs que grâce à un partenariat avec deux jeunes marocains qui avaient acquis ce savoir-faire en Europe et qui sont venus en faire bénéficier le pays.
• La maîtrise des techniques de communication, de suivi et d'analyse. A ce sujet, si l'Etat avait fait un gros effort en matière de télécommunications, les banques ont dû réformer par mal de leurs systèmes informatiques et investir dans des logiciels complexes et coûteux.
• L'observation d'une demande du marché de plus en plus claire et de l'appétit de l'épargnant pour de nouvelles formes de placements, excité notamment par les opérations de privatisation à travers la bourse.
Et Bank Al Maghrib a été un acteur majeur dans ce changement aussi bien en sa qualité de banque des banquiers pour l'aspect opérationnel et financier, qu'en sa qualité de gardien des équilibres des établissements bancaires et de la sécurité des épargnants.

Mais si la baisse des taux d’intérêt n’était pas intervenue, les banques se seraient-elles tournées vers les autres produits du marché financier ?
C'est évidemment le mouvement ascendant ou descendant des taux d'intérêt qui détermine, avec d'autres formes de recettes, l’étendue de la marge première et primordiale à la constitution des bénéfices d'une banque. Au Maroc, la part des recettes en intérêts reste de loin la plus importante des composantes de la marge d'intérêt et donc toute variation des taux de collecte ou de distribution peut produire de par l'importance de la masse des capitaux, un effet exponentiel sur le résultat de la banque. C'est pourquoi une politique prudente viserait à diversifier les recettes du compte d'exploitation de la banque en veillant à un certain équilibre entre le produit d'intérêt et celui des commissions, notamment celles générées par les activités de conseil, d'ingénierie et de distribution de produit sans risque sur le capital. Ceci est d'autant plus nécessaire à réaliser aujourd'hui si l'on tient compte des nouvelles dispositions prudentielles.
D’ailleurs, par le biais de la bourse, les banques se procurent des recettes en commission non négligeables et des dividendes en qualité d'actionnaires des sociétés de bourse. Elles sont aussi un animateur important du marché à travers les introductions de nouvelles sociétés à la côte et des OPCVM dont elles ont la charge de gestion au sein de leurs filiales ad hoc. Autant de sources de revenus qui devraient dans les prochaines années occuper une place de choix dans les comptes d'exploitation bancaires.

L’entrée en application du concept de banque universelle n’est-elle pas également uine conséquence de cette évolution que vous décrivez ?
Ce concept de banque universelle s'impose aux banques marocaines depuis plusieurs décennies et le restera encore au moins à moyen terme. Ceci s'explique par l’étendue et la profondeur du tissu économique dont aucun secteur pris individuellement ne peut se permettre une exploitation bancaire fiable tant par les volumes que par la nature des besoins. Ceci est également justifié par la répartition géographique qui à aucun endroit n'est suffisante, actuellement, pour offrir la globalité nécessaire à une entreprise financière.

Quels sont les secteurs et les activités vers lesquels les banques pourraient s’orienter désormais ?
Voici quelques idées non exhaustives que je me permets de vous livrer pêle-mêle sur l’évolution du secteur :
• Le caractère de réseau distributeur des banques sera de plus en plus marqué. La force d'une banque résidera dans sa capacité de distribuer ses produits et ceux d'autres métiers voisins comme l'assurance par exemple. Ceci passera par le développement des supports de cette distribution aussi bien les classiques, comme les guichets, que ceux rendus possibles par la technologie. Mais au-delà, d'autres formes de réseau de distribution verront le jour dans notre pays et à cet égard, la BMCE innove avec la chaîne Hanouty, qui à mon avis ne fera pas uniquement de l'alimentaire.
• La problématique des fonds propres sera de plus en plus compliquée du fait des nouvelles contraintes des règles prudentielles et surtout de la plus grande rigueur qui sera exigée dans leur application. En outre, le développement et l'ouverture de notre économie nécessitent des engagements bancaires de plus en plus lourds et donc un adossement à des fonds propres de plus en plus larges. Simultanément sur le marché de la mobilisation de ces fonds, les banques vont rencontrer d'autres secteurs
demandeurs avec une offre de rentabilité au moins aussi attrayante.
C'est pourquoi, une gestion parcimonieuse, dynamique et anticipative de ce chapitre est devenue très urgente. Le recours à des formules alternatives, à l'image de ce qu'à fait récemment Attijariwafa bank, s'impose désormais.
Les volumes et la complexité grandissants des traitements bancaires, la diversification et la dangerosité accrue des risques du métier et la prédominance conquérante de la technologie dans la finance, exposent les banques à des obligations qu'un établissement seul ne pourra plus assumer. C'est pourquoi, il me semble judicieux qu'un effort supplémentaire et conséquent de mutualisation entre l'ensemble des intervenants soit organisé et conduit avec efficacité par l'association professionnelle des banques. La formation des effectifs est à cet égard un domaine qui mérite d'être revisité pour lui imprimer une orientation plus en phase avec les enjeux actuels et à venir.                       
Figurant parmi les plus grands secteurs du tissu économique national, la banque se doit d'être un acteur de premier plan dans la promotion des arts et de la culture et dans l'animation de la vie associative dédiée à la solidarité avec les moins favorisés et à la protection de l'environnement. Dans ce domaine, plus que des actions de nature caritative ou de simple prestige comme c'est le cas très souvent actuellement, les moyens de chacune des banques ou ceux de l'ensemble mis en commun, pourraient permettre d'envisager des réalisations d'envergure et de longue haleine que les priorités de l'Etat ne peuvent autoriser actuellement.

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli



 

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