Il est beaucoup question ces temps-ci d’Islam, d’Islamisme, d’Islamistes, d’extrémistes, d’intégristes... Les événements tragiques du 16 mai à Casablanca ont plongé un certain nombre d’ONG, d’observateurs et de chercheurs dans l’analyse la plus profonde des causes, des circonstances, des solutions et des chemins à suivre. Les rencontres politiques sur le 16 mai se suivent sans jamais se ressembler. ONG et partis politiques organisent ces dernières semaines des journées d’études exclusivement réservées à cet événement. Dirigeants et édiles débattent, exposent et proposent (souvent sur fond d’une fièvre préélectorale qui n’en finit pas de monter dans les cénacles politiques. Fièvre précoce ou premiers jalons posés pour un rendez-vous maintenu en septembre 2003). Samedi 14 juin, signe de mobilisation tous azimuts à la Faculté de Médecine de Casablanca. Le Collectif Démocratie et Modernité organise une journée d’étude sur l’après 16 mai en vue de dégager des pistes de réflexion et d’actions. Au menu de cette journée d’étude, deux thèmes: ( Pouvoir temporel et pouvoir spirituel: le politique et l’instrumentalisation de l’Islam. Égalité homme/femme: pour une réforme profonde de la Moudawana). Sous l’égide du Président Fondateur d’Alternatives M. Abdelali Benamour, se sont réunies ce jour là, une quarantaine de personnes ( économistes, sociologues, politiques, historiens, médecins) pour tenter d’amorcer la réflexion autour de cet événement.
Les absents
Seulement, tous les chefs de partis, sans exception, invités à ce débat n’y ont pas assisté. Il s’agit de MM. Abderrahmane El Youssoufi de l’USFP, Abbas El Fassi de l’Istiqlal, Ismaïl Alaoui du PPS, Ahmed Osman du RNI, Mohaned Laenser du MP, Bensaid Aït Idder de la GSU. 10H 30 mn, le ton est donné par M. Benamour. Ce dernier est catégorique: « L’heure est venue de clarifier et de défendre avec force le projet de société que nous voulons. Fini le consensus mou qui n’a cessé de scléroser la société. Finies les hésitations et les compromissions qui ont laissé la haine et l’obscurantisme rampants s’installer. L’heure est au choix et à la mobilisation pour dessiner un projet de société qui nous porte vers l’avant, avant que d’autres nous basculent vers l’arrière... vers l’horreur». Concernant le temporel et le spirituel, M. Benamour a tenu à préciser qu’au Maroc, le référentiel s’est progressivement développé en faveur de l’universel. La preuve c’est que nous sommes actuellement parmi les pays arabo-musulmans les plus en avance sur le plan démocratique. Le référentiel religieux marocain a été très équilibré. « Nous avons toujours vécu dans ce pays une symbiose entre le temporel et le spirituel entendu en sens de valeurs et non pas en tant que règles et normes» . Par contre, « nous avons vécu et nous vivons aussi, quelque part, une séparation des pouvoirs entre le temporel et le spirituel, entendue au sens des règles sauf pour le statut personnel» . Pour sa part, Noureddine Ayouch a évoqué la décadence des valeurs, le dénigrement de l’autre, la démission de l’État et des partis politiques devant l’usage de la religion à des fins partisanes, la séparation raciale, la pauvreté et l’analphabétisme. Quant à lui, Mohcine Ayouch membre du collectif, revient à la notion de citoyenneté qui de son point de vue est biaisée. « Il faut passer d’un statut de sujet consacré par l’allégeance à celui de citoyen dont les actes sont régis par la loi», dit-il. Pour le penseur M. Abdelhadi Boutaleb, le débat sur les clivages qui peuvent exister entre la religion et l’État est sans objet. Contrairement à ce qui a été reproché indirectement au PJD dans la salle par les intervenants, M.Boutaleb a prévenu contre les tentatives qui visent à démanteler un parti politique comme celui du Dr Khatib. M. Boutaleb a qualifié ces actes de «terrorisme politique». Il a, par ailleurs, invité les partis à obédience religieuse et même les organisations islamiques qui pourraient avoir des prétentions politiques à proposer de véritables programmes sociaux plutôt que des discours religieux dépassés. Pour ce qui est de l’autre débat consacré à la réforme de la Moudawana, M. Saïd Saâdi, membre du B.P du PPS, a tenu à préciser que la révision du Statut Personnel doit se faire en se référant impérativement aux valeurs universelles des Droits de l’Homme.
Moudawana, point de départ
Dans le même sens, l’auteur du plan d’intégration de la femme dans le développement a souligné que l’égalité entre l’homme et la femme ne devrait pas toucher uniquement la Moudawana, mais elle doit s’étendre aux autres secteurs de la société marocaine. Mme Rachida Tahiri, Présidente de l’ADFM a estimé, pour sa part, que l’égalité entre l’homme et la femme constitue la clé de voûte du projet de modernité dans son ensemble. Elle a en outre indiqué que cette Moudawana constitue le plus souvent le terrain fertile pour l’utilisation du discours religieux par les forces politiques et dans ces conditions il est grand temps que chacun assume ses responsabilités en faveur de la modernité. Mme Nezha Gessous, membre de la commission consultative chargée de la réforme de la Moudawana, n’est pas allée par quatre chemins pour dire qu’après deux ans d’études sur le statut personnel, elle a conclu que l’actuelle Moudawana va dans le sens d’une inégalité flagrante entre l’homme et la femme. Le mot d’ordre n’est autre que l’obéissance. Les vraies valeurs de la modernité et de la démocratie ne peuvent être concrétisées et réalisées, selon Mme Guessous, qu’à travers une véritable refonte de la Moudawana. Par ailleurs, de l’avis d’un observateur, la position de M M’hammed Boucetta, Président de la dite Commission, demeure ambiguë. Même s’il tente de rassurer le mouvement féministe par des propositions concrètes, ce dernier estime que les positions des uns et des autres demeurent trop divergentes pour permettre de dégager un consensus sur les questions essentielles de la réforme. En attendant donc, la femme marocaine navigue entre les lois de la Moudawana et celles universelles. La réforme tant attendue n’a pas encore vu le jour. In fine, la conférence débat de ce samedi a mis, de nouveau, en confrontation plusieurs sensibilités de la société civile. Cette première « psychothérapie de groupe» a permis de dégager un certain nombre d’idées, mais aussi de tordre le cou à quelques convictions en cours chez certains. Un peu comme si les temps ont changé ou ont obligation de le faire. En tout cas, ce samedi, tous ont voulu y croire très fortement.
H.Z.