Plus de soixante dix mille personnes ont fait, cette année, le déplacement à Madagh pour fêter la nativité du Prophète. Venus de différentes régions du Maroc mais aussi des quatre coins du monde, ils passèrent la journée de l’Aïd et la nuit suivante, jusqu’au petit matin, à invoquer Dieu et à prier sur le Prophète.
Bien que constituant la plus grande réunion annuelle de ses disciples, la célébration du Mouloud par la Tariqah ne représente pas un travail saisonnier lié uniquement à cette occasion. C’est le couronnement d’activités quotidiennes auxquelles se livrent tous les disciples dans leurs lieux de résidence respectifs. Il s’agit d’un travail sur soi consistant à invoquer le très Haut en vue de se purifier et de goûter aux vérités spirituelles éternelles telles qu’elles furent enseignées par le Prophète à ses compagnons, transmises par ses derniers à leurs suivants et revivifiées, de génération en génération, par les maîtres soufis. Ce travail quotidien vise à ce que l’attachement du disciple à son Créateur émane du plus profond de son être.
C’est ce qui explique que l’école du soufisme ait produit de grands hommes dont la production scientifique continue de marquer la pratique religieuse en Islam et dont les invocations et les prières sur le Prophète sont récitées, à ce jour, à travers le monde entier.
L’action sur les cœurs a d’ailleurs toujours constitué le point de départ des démarches de réforme et de changement social menées par les Prophètes d’abord, puis par les saints et les oulémas de l’Islam, et ce conformément au verset 11 de la Sourate XIII du saint Coran : «Et Dieu ne change rien dans les hommes tant qu’ils n’ont pas changé ce qui est en eux».
En visant le cœur, le changement atteint, dans cette perspective, le plus profond de l’être humain, pour se manifester ensuite dans son comportement social. Et le changement social ne décrétant pas d’en haut, les Shaykhs soufis ont toujours exhorté leurs disciples à fuir ce qu’on appelle, en langage moderne, la politique politicienne, pour s’inscrire dans l’action sociale et culturelle et jouer ainsi un rôle actif dans l’espace occupé de nos jours par les organisations de la société civile. Ce faisant, ils cherchaient également à se conformer à la Tradition du Prophète qui nous enseigne qu’il “ ne peut être véritablement croyant, celui qui n’aime pas à son frère le croyant ce qu’il aimerait pour lui-même ”.
La démarche de Sidi Hamza constitue le prolongement de cet enseignement. Elle restitue ainsi au soufisme son essence qui s’origine dans l’enseignement prophétique et qui représente la quintessence même de l’Islam. Et c’est dans le prolongement de cette vision que Sidi Hamza appelle, à chaque fois que le besoin s’en fait sentir, au dépassement des antagonismes et dissensions et à l’unité autour de S.M le Roi, Amir Al Mouminine, que Dieu l’assiste, et sous la direction clairvoyante de Sa Majesté.
Et en ce moment précis où le monde musulman est traversé par des idéologies, des orientations et des courants de pensée divergents, Sidi Hamza incite à l’attachement aux constantes qui ont constitué, à travers les siècles, les socles de base de la pratique religieuse au Maroc, à savoir le rite malékite, le credo d’Al Achâari et le soufisme d’Al Jounaïd.
C’est ce référentiel islamique clair et sans équivoque qui constitue le fondement de la pratique religieuse dans notre pays et qui légitime le rapport entre le Shaykh et le disciple dans le soufisme. Et c’est ce même référentiel qui explique l’attachement profond des soufis à leurs maîtres et non un quelconque culte de la personnalité qui n’a d’ailleurs pas d’équivalent en Islam. Le disciple aime profondément son Shaykh parce que ce dernier est porteur des vérités spirituelles éternelles de l’Islam, et parce qu’il est l’héritier de la science et des lumières du Prophète Sidna Mohammed. Sa compagnie permet au disciple de goûter à ces vérités et de s’initier à cette science.
Ce cachet soufi a toujours marqué à la fois la pratique religieuse et les rapports sociaux au Maroc. Il explique nos traditions séculaires d’ouverture, de modération et de tolérance, traditions qui ont notamment eu pour conséquence que les marocains ont toujours refusé que la religion soit exploitée à des fins qui ne sont pas les siennes ou qu’il soit fait recours à la violence pour imposer des idées et des doctrines étrangères à notre société.
C’est ainsi que nos compatriotes ont toujours été respectueux des croyances des autres peuples et ont toujours toléré les divergences d’opinions entre les différentes composantes de notre société donnant ainsi un sens à la Tradition célèbre du Prophète Sidna Mohammed: “ Les divergences au sein de ma communauté sont une miséricorde ”. Mais les divergences visées par cette Tradition se rapportent non point à la compréhension et à la pratique de la religion dans ses aspects cultuels mais aux questions de la vie de tous les jours, car le Prophète a dit dans une autre Tradition : “ Vous êtes mieux placés pour juger des questions de votre vie ici bas ”.
Ce jugement doit certes être fait conformément aux préceptes islamiques. Mais les croyants disposent d’une large marge d’adaptation, l’Islam étant suffisamment souple pour accepter l’existence, en son sein, de visions divergentes.
Toutefois, concernant les pratiques religieuses au sens strict du terme, l’unité qui a toujours caractérisé les marocains, depuis maintenant quatorze siècles, doit rester présente et continuer à marquer notre pratique religieuse dans nos mosquées, nos zaouïas, voire dans nos propres maisons afin que se pérennisent, se raffermissent et se renforcent les liens de fraternité et d’amour entre nos concitoyens et pour éviter à notre pays de sombrer dans les dissensions et la Fitnah.
Les Marocains, qui furent parmi les premiers peuples à embrasser l’Islam ont accueilli Moulay Driss dans l’allégresse quand il arriva dans notre pays, fuyant les dissensions et la discorde qui déchiraient la communauté islamique du proche orient. Nos compatriotes les Amazighs firent alors de lui leur prince tant ils ont vu en lui un digne petit fils du Prophète, porteur de sa Baraka, et dont le comportement et la rectitude témoignaient de la ferveur de la foi islamique véritable. Sa fuite au Maroc, où il édifia le premier État islamique organisé, n’a d’ailleurs d’autre équivalent, dans l’histoire de l’humanité tout entière, que celui de son ancêtre Sidna Mohammed fuyant la tyrannie des mécréants de la Mecque pour s’installer à Médine.
Tout au long de notre histoire, les Marocains sont restés fidèles à cette vision, qui a été confirmée récemment par la visite de S.M. Mohammed VI au mausolée de Moulay Driss, à l’occasion du Mouloud, fête qui coïncida cette année avec la Aàkika de Son Altesse Royale le Prince Héritier Moulay Hassan.
Cette coïncidence est de bon augure. Elle représente un signal fort et un signe de continuité de l’Etat marocain, continuité qui se réalise dans l’ouverture sur tout ce qui est de nature à améliorer le bien-être de nôtre peuple et à hisser notre pays à la place naturelle qui lui revient parmi les nations évoluées.
Il est temps que nous clamions haut et fort cette spécificité marocaine qui constitue le fondement de notre identité en tant que nation et qui a fait de notre pays une terre de coexistence entre ses différentes composantes.
La Tariqah Qadiriya Butchichya en invitant tous les Marocains à renouer avec cette vision n’aspire pas à d’autre récompense que la miséricorde Divine. Et ce faisant, elle ne veut donner de leçons à personne. Elle ne fait que remplir son devoir de rappel.
Autrement, les Marocains, tous les Marocains, sans exception aucune, quels que soient leur courant de pensée, ou leur appartenance politique, sont appelés à participer à ce travail de revivification des principes rappelés ci-dessus, afin que nous puissions édifier notre société sur des bases saines, conformément à l’esprit et à la lettre du saint Coran, et en préservant notre ouverture sur les autres civilisations et les autres peuples, comme nous l’enseigne le Prophète Sidna Mohammed, sur Lui la Prière et le Salut du Très Haut.
Le rappel de ces constantes constitue la meilleure manière de fêter comme il se doit le Mouloud de l’Envoyé de Dieu.
Lahsen SBAI EL IDRISSI
Économiste