La Nouvelle Tribune : Monsieur le ministre, comment est née l’idée d’évaluer la recherche scientifique au Maroc par des experts européens ?
M. Omar Fassi Fihri : Il faut d’abord revenir un peu sur l’historique de cette opération. En effet, lorsque nous avons arrêté la stratégie que nous voulions mettre en place dans le domaine de la recherche scientifique, au lendemain de la formation du Gouvernement d’alternance dans le cadre des orientations données par Sa Majesté le Roi, nous avons arrêté trois objectifs. Le premier c’est pour structurer le secteur, l’organiser, coordonner entre ses différentes composantes, rationaliser les moyens, mettre en place des instances pour orienter, planifier et organiser la recherche scientifique dans notre pays. Le deuxième objectif a été de définir les thèmes prioritaires de la recherche scientifique en relation avec le programme du gouvernement et le développement global du pays sur les plans économique, social et culturel. Le troisième élément est de dégager des moyens financiers conséquents pour la recherche scientifique au service du développement. Il est évident que ces objectifs ont été ensuite déclinés sous la forme d’un certain nombre d’actions sur le plan national mais intégrant également la dimension internationale. Toutefois, il faut souligner que cette évaluation ne concernait pas les domaines des sciences sociales.
Ce séminaire répond exactement à quel type de besoins en matière de recherche scientifique au Maroc ?
Après avoir étudié le schéma de l’évaluation, nous nous sommes adressés à l’Union Européenne, plus exactement à la Direction Générale de la recherche scientifique pour nous accompagner dans la mise en place de cette politique. Pour cela, nous avons suggéré d’une part que des experts européens mandatés par l’UE fassent un peu l’état des lieux de la recherche au Maroc dans les domaines des sciences exactes, les sciences de la vie et celles de l’ingénieur, c’est-à-dire les sciences pures, mais également renforcer la coopération entre l’UE et le royaume du Maroc par la conclusion d’un accord de coopération scientifique entre les deux parties à l’instar de ce qui existe entre l’UE et un certain nombre de pays comme les USA, la Chine ou encore l’Afrique du Sud. Faut-il le souligner, la Commission Européenne a répondu favorablement à notre demande. Nous avons donc préparé les deux opérations. Le programme d’évaluation s’est déroulé en plusieurs étapes. La première phase a consisté en une étude bibliométrique pour avoir une idée de la production scientifique marocaine en répertoriant l’ensemble des articles scientifiques publiés dans les revues internationales spécialisées avec des comités de lecture par des chercheurs rattachés à des unités de recherche marocaines. Cette opération qui a été faite par un organisme étranger en s’appuyant sur les deux bases de données: une base française appelée Pascal, regroupant six mille titres de revues et une base d’américaine STA, qui regroupe également quelque dix mille titres de périodiques et de revues avec un Comité de lecture. Cette opération a dégagé deux conclusions. Premièrement, il y a eu une forte progression de la recherche scientifique durant les dernières années, entre 1997, 1998 et 2003. Mais le décollage pour ce progrès sensible n’a été effectif que dans les années 90. La deuxième constatation de cette étude bibliométrique est que les chercheurs marocains sont pratiquement présents dans tous les domaines à savoir les sciences pures comme les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, les sciences de la médecine, l’agriculture, l’agronomie, la forêt, l’aquaculture, les sciences de la mer, l’énergie, l’informatique. Bref, les sciences exactes. Naturellement, l’opération d’évaluation a été menée pour identifier les sites à visiter par une enquête que nous avons menée auprès des différents laboratoires, au nombre de 700 ou 800 unités de recherche. Les résultats de cette enquête ont été exploités par une équipe de recherche européenne et cela nous a donné des informations très précieuses concernant le tissu scientifique national dans le domaine des sciences exactes.
Quelle a été la teneur de la suite de l’opération ?
La deuxième étape a consisté à effectuer des visites par des experts européens accompagnés de leurs homologues marocains au sein des sites identifiés. Il y a eu au total deux visites dans les universités, dans les centres de recherche, les Départements ministériels et auprès des secteurs privés. La troisième étape a été la rédaction d’un rapport, au terme de ces visites effectuées par les experts européens et sous leurs responsabilités, en vue de mettre en place la politique scientifique que nous avons définie au départ. Ce qui a donné lieu ainsi à l’organisation de ces ateliers pour restituer et discuter les résultats de ces rapports d’évaluation. Nous disposons aujourd’hui d’une quinzaine de documents qui concernent à la fois des questions d’ordre transversal concernant la recherche scientifique dans les domaines précités et les champs disciplinaires, ainsi que sept autres documents transversaux relatifs à l’organisation au niveau des établissements de recherche, l’équipement, le financement, la coopération internationale, les ressources humaines. Sur un autre plan, nous avons analysé l’aspect de la coopération avec l’UE et qui a consisté à signer l’accord dont nous avons parlé. La préparation de cet accord a duré plus d’un an.
Il va permettre à la communauté scientifique marocaine d’intégrer l’espace scientifique européen. C’est-à-dire, participer au programme européen de recherche mais aussi profiter d’un appui et du soutien de l’UE par des projets spécifiques scientifiques nationaux.
Mais jusqu’à quel niveau les scientifiques marocains pourront-ils participer au programme de recherche dans l’espace européen ?
Il faut dire que cela n’est pas déterminé. Cependant, il existe des programmes spécifiques Maroc-Union Européenne et des programmes européens uniquement qui sont ouverts à tous les pays. Évidemment, la concurrence est très vive car il s’agit aussi bien des équipes européennes et des pays qui ont signé des accords analogues avec l’UE. Certes, ces pays ne sont pas nombreux mais il y a en particulier les Américains. Cela va donc donner un puissant moyen à la communauté scientifique marocaine d’être ouverte sur les meilleurs laboratoires du monde et d’être ainsi tirée vers le haut sachant que l’évaluation, elle-même, a indiqué non seulement des niches d’excellence au Maroc et dans toutes les disciplines mais aussi qu’il y a des équipes marocaines qui sont de niveau international.
De quels types de programmes de recherche s’agit-il ?
Il existe un sixième programme cadre européen qui est ouvert à toutes les équipes qui ont signé un accord de recherche avec l’UE et le Maroc en fait partie. Une fois l’accord signé, nous déterminerons, en exploitant les résultats de l’évaluation, un certain nombre de programmes qui sont pour nous prioritaires et qui s’inscrivent dans le plan quinquennal. Partant, nous allons demander à l’UE de nous accompagner pour la réalisation de ces programmes en particulier pour l’équipement d’un important institut dénommé Institut marocain pour la formation scientifique et technique mais également la possibilité pour les équipes marocaines d’être connectées à un réseau informatique à haut débit pour pouvoir disposer de supports documentaires européens. Mais tout ceci ne sera possible que grâce à la conclusion de l’accord qui sera signé.
Comment se situent les chercheurs marocains par rapport à ce programme de recherche ?
Naturellement, ce n’est pas la première fois que le Maroc, à travers ses scientifiques, participe à des programmes de recherche au niveau européen. Déjà et depuis quelques années, parce que l’UE avait mis en place un certain nombre de programmes, en particulier celui dénommé INCOMED destiné aux pays méditerranéens tout comme INCODEV, le Maroc participe à de tels programmes. Il est également présent dans un autre programme européen dédié au domaine des nouvelles technologies et de la communication. En gros, on peut dire que le Maroc a participé à quelque 169 ou 170 projets de recherche dans le cadre de ces programmes. Mieux, nous avons aujourd’hui des possibilités plus importantes encore de participer aux programmes de recherche et également d’avoir un appui plus conséquent de l’UE. Je dois aussi rappeler que le sixième programme qui a été lancé cette année, à partir de janvier 2003, a été retenu. C’est un projet marocain dans le domaine des biotechnologies. L’équipe marocaine qui pilote ce projet recevra des moyens conséquents. Également, l’UE a mis en place d’autres programmes qui touchent l’énergie renouvelable, le patrimoine culturel et la santé. Ces programmes spécifiques sont destinés aux pays du sud de la Méditerranée. Le Maroc est présent également dans le programme relatif à l’eau.
Peut-on parler aujourd’hui des entraves de la recherche scientifique au Maroc ?
Je pense qu’il faut nuancer les choses puisque la recherche scientifique progresse au Maroc. De l’avis même des experts de l’UE, le fait que le Maroc soit passé, en l’espace de 4 ans, de 0,3 % de son PIB consacré à la recherche à plus de 0,7 % en 2002, prouve qu’il y a une réelle avancée dans ce domaine. En effet, c’est à peu près 2,7 milliards de Dhs qui sont annuellement consacrés à la recherche scientifique. Ainsi, nous espérons parvenir à 1 % du PIB avant la fin de la décennie comme l’a d’ailleurs recommandé la Charte de la COSEF
Qu’attendez-vous de cette Commission d’évaluation ?
Nous voulons tout d’abord développer la culture de l’évaluation au sein de la communauté scientifique marocaine. En effet, l’évaluation doit accompagner de manière régulière toute activité scientifique et de recherche scientifique. Cela comprend une évaluation interne de façon régulière, y compris une autoévaluation mais aussi tous les trois ou quatre ans une évaluation externe. C’est une démarche qui est aujourd’hui pratiquée même par les grands pays. C’est le cas en France où l’on fait appel à des experts étrangers. Idem pour le Portugal lorsqu’il a intégré l’UE en 1986, il fait procéder dans le domaine de la recherche scientifique, à une opération analogue par des experts européens pour connaître l’état et le potentiel de son espace scientifique. Notre attente aussi c’est de mieux connaître le potentiel scientifique national. Car malheureusement ce potentiel n’est pas suffisamment connu chez les décideurs économiques en particulier. En effet, il n’existe pas un pays qui a réussi le décollage de son développement s’il n’a pas investi dans la science et dans la recherche. Notre intérêt est également l’utilisation de ce potentiel scientifique pour le développement économique. Bref, il faut montrer que ce potentiel scientifique peut être mobilisé au service du développement économique et social du pays. Il est également question d’avoir une meilleure visibilité dans le domaine de la coopération scientifique internationale car un scientifique ne peut pas vivre replié sur lui-même. Il faut par conséquent s’ouvrir au mode extérieur et les relations scientifiques ne peuvent que s’inscrire dans cette optique.
Qu’en est-il des bourses nationales pour la recherche scientifique ?
A l’occasion de la réunion de l’atelier sur l’évaluation de la recherche scientifique dans notre pays, le Premier ministre a porté à la connaissance de la communauté scientifique nationale que le Gouvernement de Sa Majesté a adopté le principe de créer des bourses de recherche. Ce sont des allocations de recherche accordées aux étudiants titulaires du DSA les plus méritants, au total 200 étudiants par an, qui veulent faire de la recherche afin de pouvoir ainsi disposer d’une somme de 2300 Dhs par mois. Il faut aussi dire que les bourses de troisième cycle accordées (moins de 100 par an), ne dépassent pas 650 Dhs par mois. Nous pensons que cette mesure va permettre d’attirer vers la recherche scientifique et de l’enseignement supérieur les meilleurs lauréats de nos universités et écoles. Maintenant, avec l’UE, il sera possible aux chercheurs marocains de postuler à des bourses MARIE-CURIE. Ce sont des bourses qui sont accordées pour trois ans à des chercheurs brillants qui vont effectuer des séjours scientifiques et des travaux de recherche dans des laboratoires européens pendant deux ans. En dernière année, ils continueront leur travail dans le laboratoire partenaire marocain national. Cette contrainte de la dernière année est instituée pour retenir chez nous ces éléments brillants et éviter ainsi la fuite des cerveaux. Sur cet aspect, même les Européens sont conscients puisqu’ils en sont souvent victimes . Nous pensons qu’avec toutes ces mesures, y compris les actions menées avec l’UE, tant sur l’amélioration des conditions de travail des chercheurs scientifiques que les équipement, la création de pôles d’excellence, sera de nature à permettre à ce secteur de jouer le rôle qui lui revient dans le développement économique et social de notre pays.
Propos recueillis par
Mamady Sidibé
Potentiel scientifique marocain
Selon M. Omar Fassi Fihri, il existe au Maroc près de 15000 personnels scientifiques et techniques qui sont voués à la recherche scientifique. Il s’agit à la fois des enseignants chercheurs, de chercheurs à temps plein, d’ingénieurs ainsi que de techniciens dans les Centres de recherche. Malheureusement, reconnaît le ministre, les techniciens ne sont pas trop nombreux parce qu’il n’ont pas un statut très incitatif. Ces techniciens préfèrent aller dans le privé. Au niveau de la production scientifique, c’est-à-dire la production d’articles, le ministre souligne que le Maroc a renforcé sa position de troisième sur le continent africain. A ce titre, il produit dans le domaine des sciences exactes, de la vie et de l’ingénierie pour les revues internationales avec comités de lecture, un peu plus de 1000 articles par an. En 2002, ce chiffre a atteint 2100 articles. Alors que ce nombre était de 495 en moyenne en 1994-1996. In fine, M. Omar Fassi Fihri fait remarquer que ce potentiel se voit également à travers le nombre de thèses soutenues qui atteint près de 700 par an. Mais le plus important, ajoute notre interlocuteur, c’est l’intérêt qu’accorde le secteur privé marocain à la recherche scientifique et qui intervient à hauteur d’environ 16 % de l’effort national consacré à la recherche scientifique, même s’il reconnaît que ce taux est nettement en deçà de celui de l’UE ( environ 50 %) contre 75 % aux États Unis.