“On n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses chaussures" avait répliqué Danton à ses amis qui lui conseillaient de fuir à l'étranger pour sauver sa tête. Fort heureusement, Jean Philippe Smet ne risque pas la sienne, mais seulement une ponction financière proportionnelle à ses revenus et à son patrimoine qui se chiffrent en dizaines de millions d'euros. Jean-Philippe Smet, c'est le vrai nom de Johnny Hallyday, celui sous lequel l'administration française et, surtout, son percepteur le connaissent. Son exil suisse, après une tentative belge avortée, n'a certes rien de glorieux. Mais, on peut se dire aussi que c'est beaucoup moins scandaleux que la plus-value de 5 millions et demi d’euros réalisée par Noël Forgeard, alors co-président d' EADS, maison mère d’Airbus, et d’autres dirigeants impliqués dans la vente suspecte de stock-options au moment où l'avion européen battait de l'aile. On peut également évoquer les salaires faramineux de certains dirigeants d'entreprises financées par des fonds publics. À côté, "l'évasion" fiscale du chanteur fait figure de broutille et il n'y aurait sans doute pas eu matière à polémique si elle n'avait fait irruption dans la campagne pour l'élection présidentielle.
Pour Nicolas Sarkozy, dont le vieux rocker est un supporter de choc après avoir été celui de Jacques Chirac, ce n'est certes pas un cadeau de Noël. Il est impossible au président de l'UMP de rejeter une icône populaire à la dimension spécifiquement hexagonale qui n'a jamais mégoté son soutien à la droite conservatrice. Le candidat à la présidentielle ne peut pas plus s'aventurer dans ce combat douteux au moment où il se livre au grand écart et tente à son tour de revisiter la fracture sociale._D'autant que Ségolène Royal n'a pas raté l'occasion de décocher quelques flèches et les reproches fusent dans l'opposition en direction du ministre de l'Intérieur, selon le vieil adage, "dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es..." C'est de bonne guerre…
Sarko, comme l'appelle désormais le tout-Paris, a donc préféré s'en tenir au service minimum en découvrant qu'il y avait "un problème en France pour les hauts revenus..." Conséquence, le pote à Sarkozy a préféré se réfugier dans le somptueux chalet suisse qu'il fait construire pour attendre la « rupture libérale » chère à son candidat. Peut-être soulagera-t-elle sa fortune du poids de l'impôt qu'il juge insupportable. Aussi, avant de s'installer à Gstaad, petite station de l'oberland bernois, il a pris ses précautions et mené des négociations très serrées sur son statut fiscal. Son image en sortira un peu écornée, mais avec le temps, l'artiste s'en remettra. Plus grave selon nos confrères du Matin de Lausanne, il pourrait aussi «mourir d'ennui sur sa montagne». D’autant qu’il est peu probable que son ami Nicolas Sarkozy lui rende visite… Ce dernier aurait même annulé en catastrophe une tournée prévue chez les Helvètes où résident pas mal d'électeurs français Certains ajoutent perfidement que cela risque de le priver de quelques généreux donateurs de fonds de campagne électorale versés, bien évidemment, dans le respect de la légalité. Mais par les temps qui courent, le voisinage des coffres de banque et de Johnny Hallyday, c'est sans doute trop à la fois.
Un tour de passe-passe
Revenons à nos impôts et pas seulement à ceux du citoyen Jean-Philippe Smet. L'occasion était bonne pour le sémillant ministre des Finances, Thierry Breton, de rentrer en scène au service de Nicolas Sarkozy qu'il vient tout juste de rallier. Le Grand Argentier a donc sorti un vieux serpent mer de son sac à malices : le remplacement de la déclaration de revenus par le fameux prélèvement à la source toujours souhaité, jamais réalisé en France et qui serait cette fois appliqué en 2009. La gestion des impôts en serait, certes, facilitée, mais cela ne changerait rien sur le fond, pas plus pour Johnny Hallyday que pour un smicard. Qu'importe, puisque cette diversion permet de faire miroiter l'impossible, une année fiscale blanche en 2008 à la jointure des deux systèmes. Un vrai tour de prestidigitateur qui demande du talent dans le style "vous voyez vos impôts en 2007, vous n'en voyez plus en 2008, mais on encaisse ceux de l'année précédente, vous les revoyez en 2009..." Bravo l’artiste ! Autant ouvrir la «boîte à coucou», chère à la marionnette de Johnny dans les "Guignols" de Canal. Cette fois, plus de duel à fleuret moucheté avec Ségolène. Les choses devenant sérieuses, c'est son compagnon François Hollande qui réplique à l'artillerie lourde avec le programme, tout le programme, rien que le programme socialiste. Il annonce qu'en cas de victoire, le PS reviendra sur toutes les baisses fiscales "accordées sur les tranches du barème supérieur" et défendra l’impôt Solidarité sur la Fortune. D'ailleurs, est-il injuste de taxer le patrimoine des patrons du CAC 40 dont le salaire mensuel moyen représente 300 fois le SMIC, c'est-à-dire plus de 300 000 euros? L'argument tombe comme un coup de massue. Mais, il gomme en même temps les effets pervers du système qui écrase, par exemple, les retraités dont la fortune se limite à leur résidence principale. Le signal se veut d'abord idéologique. Contre la dérive libérale, les socialistes se cabrent sur des positions de principe. Comme la droite sarkoziste en fait autant en sens inverse, le débat fiscal qui venait de surgir dans l'arène pré électorale est peut-être mort-né. Mais la France ne pourra faire longtemps l'économie d'une authentique remise à plat dans ce domaine. Comme le dit le tennisman Guy Forget, Johnny Hallyday "n'est que la partie visible de l'iceberg". La fuite des stars du showbiz, des sportifs, des retraités, mais aussi des chercheurs et des scientifiques de haut niveau n'a certes pas que des causes fiscales. Le "small business act" que propose François Bayrou en exonérant les brevets des chercheurs, installés en France ou re-localisés, est l'une des pistes intéressantes à explorer. Il est temps d'enlever les oeillères. Le produit de l'évasion fiscale permettrait de combler une grande partie du fameux trou de la Sécu. Johnny Hallyday aura donc provoqué un feu d'artifice où l'on jongle avec les milliards d'euros. Un débat parfois surréaliste qui fait l'ouverture des journaux télévisés à l'heure où les Français sont inquiets devant la dégradation continue de leur pouvoir d'achat. Pour les fêtes de fin d’année, ceux qu’on appelle «les nouveaux pauvres» seront encore plus nombreux à ne pouvoir réveillonner que grâce aux Restos du Coeur et autres organisations caritatives. Ceux-là ne se sentent guère concernés par la polémique née de l’exode fiscal de quelques nantis !
Alex PANZANI