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De Sidi Taïbi à Salé, l’insolence de la mouvance islamiste Enquête

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Publier le : May 29, 2003

La localité Sidi Taïbi, à une dizaine de kilomètres au Sud de Kénitra, donnait l'air d'une cité calme, ce vendredi 23 mai, comme en témoigneront certains habitants rencontrés par hasard dans l'une des ruelles de la capitale du Gharb. Dans cette agglomération, véritable paradis fiscal où toutes les transactions frauduleuses sont permises, où seule la longueur des barbes fait force de loi en matière de croyance musulmane, tout se serait vite passé la nuit, quand la police a fait une descente pour arrêter l'un des quatorze individus recherchés dans le cadre des horribles attentats survenus à Casablanca. Les quelques troubadours qui sillonnaient encore la ville, à ce moment là, étaient  écœures quand ils ont appris que l'un des leurs faisait partie de la bande des kamikazes qui ont ensanglanté la capitale économique du pays.

Les racines du mal

Cependant, tous les témoignages concordent sur le niveau de vie de ce faubourg oublié. "Oui, Sidi Taïbi peut provoquer toutes sortes de sentiments en nous : la compassion pour les populations démunies, soumises aux privations mais aussi de la tristesse de voir ce fin fond de Kénitra déchiré entre le dénuement total et l'infâme oisiveté", commente un analyste. Pour notre interlocuteur, une telle situation ne peut engendrer que la haine et la violence au risque de voir certains esprits mal éclairés se prêter au "jeu" de l'ultime sacrifice du sang. Ses dires, certes inquiétants, ressemblent bien à un slogan à la mode des quartiers "bannis" de Kénitra. Haj Mohamed, islamiste pur et dur, ne mâche pas ses mots quand il affirme que la société marocaine est en train de se réveiller. Allusion faite aux derniers événements de Casablanca. Dans sa Jellaba rouge ocre,  chapelet à la main, il marmonne quelques versets coraniques avant de répondre au "Salamalekoum" de son vis-à-vis. Barbe blanche et voix pétillante, il donne l'assurance d'un croyant modèle. Hostile aux conversations longues, il préfère aller au vif du sujet surtout quand ce sujet est lié à la religion. Et l'actualité du jour ne pouvait être que les attentats criminels du  16 mai. Dans ces conditions, sa compassion pourrait être considérée comme une sorte de soulagement de la part de quelqu'un qui pense que toute la société est pourrie sauf lui, bien entendu !

Manipulation éhontée

"L'attentat est condamnable mais il faut réveiller les consciences. La dérive nationale et les perversions qui s'emparent de notre pays ne peuvent perdurer. Les jeunes musulmans, les patriotes marocains ne peuvent accepter que les impies viennent souiller notre sol." La discussion avait pris une telle ampleur que nous étions obligés, mon compagnon et moi, de nous excuser auprès de l'impétueux obscurantiste islamiste. En réalité, quelques badauds s'étaient rassemblés et offraient un spectacle de provocation. De retour à Rabat, dimanche soir, nous avons fait une virée dans les profondeurs ténébreuses de Salé. Une ville au passé glorieux et qui aurait pu être la cité jumelle de Rabat mais qui diffère en tout. Il est presque 20 h, dans un quartier populaire dénommé Atou El Oued. Ce nom est évocateur à plus d'un titre en raison de la célèbre mosquée Mecca. Ici, on ne cache pas son islamisme et les attentats de Casablanca ne plient pas les plus fanatiques. D'ailleurs, l'une des figures de proue, du nom de Hassan Kettani, suspendu en 2002 par le ministère des Habous, à cause de ses prédications "outrancières", reste un cas emblématique. Puisqu'il sera arrêté pour constitution d'une bande de criminels et attroupement non autorisé. Mais son discours est devenu une sève nourricière des jeunes enfants du quartier. M.O, jeune désœuvré ne tarit pas d'éloge à l'égard de celui que l'on peut considérer de "comme le naître à penser des plus fanatiques".

Bombes à retardement

Issu d'une famille pauvre, M.O ne vit aujourd'hui que grâce aux faveurs d'une association caritative islamiste, très active à Salé. En passant par son quartier à Inbiat, à Hay Salam, le visiteur est frappé par la misère qui sévit dans le coin. Des ruelles aux habitations de fortune donnent  l'impression que l'on est dans un monde à part. Dans ce coin perdu, M.O, servant de guide, avançait lentement avec des "Salamalekoum" à gauche et à droite. Il semble être bien connu dans ce secteur. Au bout d'une centaine de mètres, nous nous trouvons en face d'un groupe de jeunes assis à côté d'une maisonnette. Dans le ciel se dégage une odeur nauséabonde. "As-tu vendu des cassettes aujourd'hui", lui demande un monsieur isolé. Et il ajoute, juste après la réponse : "Demain, il faut te préparer, nous allons avoir la visite du f'khih Omar. Il se peut que tu partes avec lui à la campagne pour aider les autres frères". Cependant, ni mon compagnon ni moi ne comprendrons de quoi il s'agit. D'un ton grave, on répond tout simplement  à chacune de nos questions: "mêlez-vous de ce qui vous regarde". Après les formules d'usage, genre présentations, nous lançons une sonde à propos des attentats du 16 mai. "Nous aurions bien voulu que ces événements se produisent autrement car ils n'ont touché que des Marocains. Or l'islam interdit à un musulman de tuer un autre musulman. Mais peut-être qu'il s'agissait de la volonté du tout Puissant, Allah", commente le chef de file. Ses propos seront vite balayés par son voisin d'à côté : "moi je ne suis pas d'accord avec ces kamikazes lâches. Chacun de nous a droit à la vie. Pour punir les infidèles et les impies, il y a lieu de procéder autrement." La discussion prend une autre tournure. Les esprits s'échauffent...

Des quartiers oubliés

Ici personne n'est inquiété, les forces de police arrivent difficilement à accéder au coin. En fait, ce que nous, les bleus, ne savions pas cette nuit-là c'est que cet attroupement était une réunion de jeunes islamistes appartenant à diverses organisations. S'agit-il de coordonner les actions ou tout simplement de retrouvailles entre des amis? il faudra attendre dimanche prochain pour s'en assurer puisque un autre rendez-vous est pris pour ce jour. Mais dans le lot, on trouvait notamment, en grand nombre, ceux de la Salafia Jihadia, les rebelles d'Afghanistan et les éternels mécontents de Assirat Al Moustaqim. Les quelques rares membres de l'organisation du Vieux Yassine, qui étaient présents sur les lieux, n'ont pas voulu se prononcer sur les attentats de Casablanca. Mais pour nous, visiteurs de circonstance, la scène paraissait bien étrange. Et devant ces groupes de fanatiques en herbe, nous ne pouvions nous empêcher de penser que tous les barbus ne parlent plus le même langage après les effroyables crimes du 16 mai et que désormais rien ne sera plus comme avant.          

M.S.



 

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