Si vous êtes Casablancais, que les actes terroristes du 16 mai vous ont mis hors de vous, que vous ne vous laissez pas marcher sur les pattes et que vous êtes animé d’un indéniable sens civique, vous y étiez certainement. La marche de dimanche dernier a, en effet, attiré beaucoup de monde : deux millions de personnes à en croire les organisateurs ; 500.000 à tout casser selon de nombreuses personnes qui y ont participé.
Quoi qu’il en soit, il n’est probablement rien au monde d’aussi beau, d’aussi délectable qu’un vaste nombre de citoyens (un demi-million, ce n’est pas rien, tout de même) qui se meuvent, vibrent et crient tels un seul homme. Entre la place Zellaqa et le boulevard Zerktouni, la rue casablancaise, ce Léviathan, a énergiquement dit non (dans une ambiance bon enfant) à l’intolérance, à l’islamisme et au terrorisme.
“ Je vois d’ici la gueule que doivent tirer les dirigeants islamistes qui croyaient que la rue leur était acquise. Aujourd’hui, tous ceux qui sont de la partie signifient à Yassine, Ramid et toute la galerie que leur heure a sonné, qu’ils n’ont plus aucune sorte d’assise populaire ”, beugle Hamid, étudiant à la fac de droit de Casa, pour couvrir le brouhaha ambiant.
“Touche pas à mon pays” (ou je te pète les genoux)
Il est 8 heures 45 et, invariablement, en Westons crocos ou en babouches lacérées, munis d’une canne d’appui ou en culottes courtes, les “ Bidaouas ” affluent de toutes les directions vers l’hôtel Farah, l’une des cibles des kamikazes et point de départ de la marche. “ Je suis venu des Carrières Centrales avec mon petit-fils, en bus, pour montrer aux terroristes qu’une pauvre vieille comme moi n’a pas peur d’eux et de leurs procédés abjects ”, explique Saâdia, une sexagénaire déchaînée qui a donné de la voix et porté une pancarte tout au long de la manifestation.
Meryem, qui pourrait être la petite fille de Saâdia et qui marche aux côtés de cette dernière, a pris sa voiture (une 307 flambant neuve) pour effectuer le trajet entre le lieu de la manifestation et son domicile, situé à Californie…, autant dire à des années lumière du Hay Mohammadi et de ses “ Carrières ” malfamées.
Elle est venue à la manif avec des amis, mais les “ snobera ” allégrement dans le dessein d’accorder le clair de son temps à Saâdia. Ayant eu tout le loisir de lier conversation, puis amitié, ces deux-là, que tout sépare manifestement, se découvrent une foultitude de points communs. “ En un sens, le vendredi noir a eu une portée positive. Il aura permis à tout un peuple de se rendre compte de l’existence d’un ennemi commun, le terrorisme, et de la nécessité de faire front pour barrer la route à ce terrible fléau ”, estime Meryem, qui proposera très gentiment à sa nouvelle amie d’un certain âge de la conduire chez elle. La mamie décline la proposition, mais note tout de même le numéro de téléphone de Meryem.
Alors que la manif bat son plein, que les citoyens s’égosillent et que les drapeaux rouge et vert s’agitent, un journaliste d’un support concurrent remarque, très justement, l’absence des barbus du PJD. S’adressant au photographe qui l’accompagne, il le somme d’en dégoter quelques-uns et ce dernier rouspète véhément car, dit-il nonchalamment, “autant dénicher une aiguille dans une botte de foin”.
Des islamistes, il n’y en avait pas des masses. “Personne n’a voulu boycotter le PJD. La formation de Khatib n’a pas participé à la marche parce que les organisateurs redoutaient que les membres de ce parti, reconnaissables entre mille avec leur barbes caricaturales, ne soient pris à parti dans un mouvement de foule incontrôlable”, indique un membre du PSD, présent en force lors de cette manif et qui y a distribué une pléthore de pancartes, de tracts et d’autocollants antiterroristes.
Vox populi
L’absence de la troisième force politique du pays n’a pas empêché des barbus, en habit afghan pour certains, de se joindre (à titre personnel) à la manifestation. Youssef est l’un d’entre eux. Lui aussi a ressenti une profonde affliction à l’annonce du carnage du 16 mai. Il a donc tenu à crier son rejet du fondamentalisme violent. Il explique qu’il lui a été délicat de passer les barrages des forces de l’ordre déployés tout autour du périmètre prévu pour la manifestation, qu’il a essuyé plusieurs “niet” catégoriques et qu’il n’aurait probablement pas pu être de la fête s’il n’était pas tombé par hasard sur un policier “fils du quartier”, qui sait qu’il n’a rien d’un poseur de bombes.
“Je sais qu’en venant ainsi attifé, je prends le risque de me faire dévisager par tout le monde, à commencer par les flics. Mais, je souhaite que les gens comprennent, en me voyant manifester, à leurs côtés, pour des vertus comme la tolérance et la démocratie, que l’habit ne fait toujours pas le moine, que l’islamiste ne fait pas forcément l’assassin”, explique Youssef. Et de poursuivre, très habilement (et dans un français correct, du reste) : “une frange importante des personnes présentes lors de la marche (surtout dans les rangs des petites gens, NDLR) a probablement voté pour le PJD lors des législatives de l’automne dernier”.
Après moins d’une demi-heure de présence, Youssef décide de rentrer chez lui suivre les événements sur le petit écran. “Les regards des flics me font froid dans le dos”, lance-t-il entre deux salves de slogans antiterroristes, avant de tirer sa révérence.
Si le PJD a été maintenu à l’écart, les dirigeants des autres formations politiques du Royaume, ainsi que les représentants de la société civile, ont été de la fête, en tête du cortège. Cependant, personne (pas même Youssoufi, S.G. de l’USFP, que l’on n’aperçoit plus très souvent et qui était plus fringant dimanche que lors de ses cinq années à la tête du gouvernement) n’a volé la vedette au peuple casablancais, qui a fait montre d’une capacité de réponse admirable face aux épreuves les plus déconcertantes et d’une sensibilité citoyenne jusqu’à ce jour insoupçonnée.
Mehdi Laaboudi
Le jour des seigneurs
Les organisateurs de la manifestation du dimanche 25 mai 2003 ont des raisons d’être satisfaits. La marche a attiré un monde fou et aucun dérapage n’y a été constaté. Le tout s’est déroulé dans une ambiance bon enfant et d’aucuns ont été surpris par la discipline des manifestants. “Les policiers, alertes et présents un peu partout, ont passé une matinée “pépère”. Ils n’ont presque pas eu à intervenir. Idem en ce qui concerne le staff médical qui a été mobilisé par la Protection Civile et le ministère de la Santé. Les cinq tentes réparties dans la zone dévolue à la manifestation pour les urgences médicales sont restées désertes”, indique un membre actif d’une ONG.
Dimanche dernier, à Casa, la marche antiterroriste avait des allures de manifestation citoyenne parisienne. “Je ne m’attendais pas à voir autant de banderoles, de pancartes, de drapeaux nationaux ou encore de Tee-shirts agrémentés de la khmissa “touche pas à mon pays”. Cela change des manifs à deux sous organisées le 1er mai par les syndicats ou des marches de solidarité avec des Palestiniens où l’on brûle férocement des drapeaux israéliens ou américains”, indique Brahim, la trentaine, qui a poursuivi ses études supérieures dans la ville-lumière.