La Nouvelle Tribune : Pouvez-vous nous retracer les grandes réformes qui ont été entreprises au cours de ces dernières années au niveau de la Bourse de Casablanca ?
M. Amine Benabdesslem : Avant de parler des réformes entreprises au cours de ces dernières années, et par rapport à la création de la Bourse des Valeurs de Casablanca qui remonte au 7 novembre 1929, il faut souligner qu'au début et durant 64 ans, la Bourse a été un établissement public, géré de manière plutôt administrative que développement du marché. Ce n'est qu'en 1993, avec la loi 1-93-211, qui a réformé complètement le mode de fonctionnement de la Bourse, à travers une concession qui a été accordée à une société anonyme de droit privé, que le marché a commencé à se développer. Cette réforme a vu le jour de manière opérationnelle en 1995, nous avons ainsi 10 ans de recul par rapport!à cette réforme pour apprécier ses effets.
Bien entendu, cela n'a pas été un long fleuve tranquille. Il y a eu des périodes bien distinctes. De 1995 à 1998, le marché a enregistré de fortes progressions. Entre 1999 et 2002, il a connu une traversée du désert normale et naturelle. Bien que longue, cette correction des excès ou erreurs de jeunesse était plus qu'une nécessité pour que le marché puisse repartir sur de nouvelles bases solides. C'est ce qui s'est passé depuis 2003. Nous sommes repartis sur une forte croissance, une croissance qui reste maîtrisée avec des fondamentaux qui sont bons et sur une situation nettement plus pérenne et plus sereine, comparativement au plus haut de la courbe en 1998. A la grande réforme ou le big-bang boursier de 1993, quelques amendements ont été apportés au marché pour lui permettre de jouer un rôle plus important en matière de mobilisation de l'épargne et de financement de l'économie. Ces réglages qui ont ainsi permis de répartir le marché action en trois compartiments paraissent plus adaptés et plus souple aux critères d'introduction en Bourse en répondant aux besoins de grandes entreprises, mais également des PME. Partant, Il faut continuer à adapter la réglementation au besoin du marché.
Quels ont été les impacts de ces réformes ?
Le constat unanimement reconnu est que ces réformes sont une réussite parce qu'elles ont permis d'assurer une explosion considérable des transactions et de la capitalisation du marché, et aujourd'hui. Ainsi, nous avons constaté une amélioration très forte de la liquidité. Sur le premier semestre 2006, nous sommes sur des moyennes quotidiennes de l'ordre de 360 MDH sur le marché action, 60 et 80 MDH en moyenne par jour durant les années passées. Cela dénote la vitalité et la vigueur du marché résultant de la confiance des investisseurs au marché. Cela s'est fait sans qu'il y ait des multiples de valorisation excessifs. Le marché reste valorisé correctement avec des PER tout a fait corrects. Selon le consensus de la place établi par les analystes financiers, le PER du marché varierait entre 17 et 18 fois les bénéfices attendus en 2006, ce qui reste des niveaux de valorisation tout a fait acceptables. De notre part, il n'y a pas de surchauffe, et les petites corrections de temps en temps sont nécessaires. Par ailleurs, la capitalisation boursière de la place s'est fortement renforcée. Elle dépasse aujourd'hui les 330 milliards de dirhams, représentant entre 70 et 75% du PIB du Royaume, contre 26 % du PIB en 2003. C'est dire que la Bourse de Casablanca a une représentativité de taille par rapport à l'économie nationale beaucoup plus satisfaisante qu'auparavant. La forte appréciation de la capitalisation trouve son origine, d'abord, dans l'évolution favorable des cours des sociétés cotées, laquelle repose sur de solides fondamentaux qui reflètent les fortes croissances des résultats des sociétés cotées. A titre indicatif, les sociétés cotées ont réalisé en moyenne des résultats nets en hausse de 25 % en 2005. Ensuite, il y a bien évidemment l'apport des introductions en Bourse. Au cours des deux dernières années, de juillet 2004 à juillet 2006, neuf nouvelles sociétés ont rejoint la cote: BCP, Maroc Telecom, Sothema Dari Couspate, Lydec, Risma, Mediaco Maroc, Cartier Saada et Douja Promotion Groupe Addoha.
Quels sont les principaux chantiers au programme du second semestre 2006 ?
Nous travaillons d'abord sur les introductions en Bourse car sans introductions en Bourse il n'y a pas matière à entretenir la croissance. Ensuite, toutes les actions de nature à doper la liquidité du marché sont également entreprises de manière continue. Ainsi, l'amélioration de l'accès des investisseurs au marché sera poursuivie par la mise place des moyens techniques et d'amélioration de la plate-forme technologique pour fluidifier davantage les ordres et les transactions. Enfin, le chantier sur lequel nous travaillons activement actuellement reste le marché à termes de taux avec un gisement en bons du Trésor. C'est un projet qui regroupe plusieurs intervenants en plus de la Bourse de Casablanca, parmi lesquels il y a bien évidemment le Trésor (autorité concédante et propriétaire du gisement), le CDVM (autorité de régulation et qui est appelé à mettre en place un cadre réglementaire qui puissent protéger les opérateurs et les investisseurs), Bank Al-Maghrib, les professionnels du marché (sociétés de Bourse, Intermédiaires des valeurs du Trésor, etc.) et les utilisateurs.
Peut-on s'attendre au lancement du marché à terme au second semestre 2006?
Ce qu'il faut savoir c'est que du fait de la multiplicité des acteurs concernés par ce projet d'envergure, la Bourse de Casablanca n'est pas propriétaire du calendrier de lancement du marché à terme. C'est un projet de place et la contrainte de délais n'en est pas une pour nous. Le projet est tellement fondateur que s'il doit prendre quelques mois supplémentaires, cela ne dérangerait personne. Il n'est pas dans notre intérêt de faire les choses à la va-vite pour annoncer le lancement du marché à terme.
L'essentiel étant qu'on parte sur de bases solides de manière à assurer le succès du projet qui date, il faut le rappeler de 2003. Et en fin de compte, c'est le Ministère des Finances qui décidera du timing par rapport à la sortie de la loi encadrant le marché à terme.
Et quels sont les chantiers futurs de la Bourse de Casablanca ?
Actuellement, nous comptons mener à bon port notre stratégie "Future 2006". Et pour 2007, nous travaillons d'abord sur la refonte de la grille tarifaire pour être encore plus attractifs pour les entreprises qui souhaiteraient rejoindre le marché, notamment les PME. Ensuite, nous poursuivrons notre démarche pour lancer le projet de marché à terme de taux. Nous pensons également à la possibilité d'élargir à moyen et long terme le marché à terme de taux à tous les produits dérivés. Enfin, nous comptons nous ouvrir davantage à l'international. Le marché boursier marocain est aujourd'hui surtout un marché local. Cela permet certes d'éviter certaines fuites de capitaux qui peuvent déséquilibrer dans certains cas l'économie nationale. On a en tête la crise asiatique de 1998. Toutefois, le développement à l'international, bien maîtrisé, de manière à ce que la proportion des capitaux étrangers ne puisse pas en cas de retraits massifs déséquilibrer le marché, voire l'économie nationale, peut constituer un plus pour la place casablancaise. Ainsi, nous réfléchissons dans le cadre de la nouvelle stratégie triennale 2007-2009 sur les meilleures voies à s'intéresser aux investisseurs internationaux, voir comment nouer des relations de coopération avec des Bourses étrangères de manière plus féconde et plus pérenne.
Quel bilan d'étape faites-vous aujourd'hui de la stratégie "Future 2006"?
On arrive effectivement en phase de bilan dans la mesure où cette stratégie couvre la période 2004-2006. Pour l'instant, nous ressortons avec un constat de satisfaction sur les trois axes fondamentaux de cette stratégie: augmenter la cadence des introductions en Bourse en raison d'un objectif de 4 à 5 par an, accroître la liquidité de la place, et enfin, lancer le projet de marché à terme. Au niveau des introductions en Bourse, nous enregistrons, comme annoncé plus haut, neuf introductions en deux ans. Nous sommes en phase avec notre objectif qui est d'atteindre 100 sociétés cotées à l'horizon 2015, contre 57 actuellement, et ce compte tenu des radiations de sociétés suite à des fusions ou au non respect des critères de séjour à la Bourse de Casablanca. Sur la liquidité, qui se mesure par le volume quotidien enregistré au niveau du marché central, là aussi les chiffres sont tout à fait satisfaisants. Enfin, le projet de marché à terme, sur lequel il y avait un certain nombre d'interrogations tout à fait légitimes au départ, grâce à un travail de lobbying, d'études de faisabilité et de communication fait par la société gestionnaire en 2004 et 2005, il y a eu une accélération du rythme sur la genèse de ce projet depuis trois mois. On est actuellement sur le décollage de ce projet qui ne manquera pas de donner une nouvelle dimension à la Bourse de Casablanca.
Sur le régistre des introductions, certains jugent que le coût d’introduction en Bourse des PME est élevé. La Bourse programme t-elle de le baisser ?
Par rapport à cette allégation, je voulais tout d'abord combattre une idée reçue. Le coût d'une introduction en Bourse varie généralement entre 5 et 6 % du montant des capitaux levés. Je persiste à souligner que ce coût reste très compétitif, comparativement à celui du crédit bancaire à moyen et long termes, au financement via un capital risqueur qui a des exigences en matière de dividendes ou par rapport à une société de leasing dont le coût demeure plus important que celui d'une introduction en Bourse.
Les 5 à 6 % dont j'ai fait allusion plus haut concernent les charges de l'ensemble des intervenants: banques d'affaires, banquiers, syndicats de placement, CDVM, Maroclear, conseillers juridiques, agences de communication et Bourse de Casablanca. Pour la Bourse de Casablanca, ses commissions ne représentent tout de même qu'entre 0,1 à 0,2 % du montant des capitaux levés. N'empêche, nous avons tenu compte de la sensibilité des chefs d'entreprises des PME et nous travaillons depuis le début de l'année 2006 sur la refonte de notre grille tarifaire, et un certain nombre de mesures qui consisteront à la suppression de certaines commissions seront prises à partir du 1er janvier 2007.
Enfin, après les excellentes performances du marché boursier au premier semestre, quelles sont les perspectives du marché ?
Avant de parler de l'avenir, il faut analyser cette performance enregistrée au premier semestre. Rappelons que la performance du marché au jour d'aujourd'hui est à peu près au même niveau qu'au début du mois de mars. Ainsi, les gains de 33 % enregistrés au bout des sept mois de l'année ne sont pas effrayants. Le PER du marché reste tout a fait correct et les volumes sont sains. La croissance est vigoureuse et la correction du mois de mai a été salutaire en ce sens qu'elle a permis au marché de corriger certains excès et de repartir sur des bases saines reposant sur les fondamentaux solides des sociétés cotées.
Enfin, nous sommes sereins et pensons que les perspectives de croissance 2006 et 2007 seront bonnes et qu'a priori il n'y a pas de surévaluation du marché boursier.
Propos recueillis par
Moussa Diop