Une ruelle du centre ville résume admirablement cette situation sociale -aujourd’hui réduite en miettes par des bombes assassines- qui a longtemps fait la réputation et la fierté de la ville: à quelques pâtés de maisons d’une mosquée fréquentée par moult barbus épris de la «Taliban way of life» se dressent des bistrots où se bouscule une armada de noceurs et de «nanas» mauvais genre. Évidemment, les commentaires qui fusent à propos des attentats qui ont maculé la ville blanche sont, du fait de la nature des deux endroits dans lesquels s’est infiltrée La Nouvelle Tribune, forts dissemblables. Les fondamentalistes qui remplissent les mosquées ne raisonnent pas de la même façon que les poivrots qui peuplent les temples de la nuit. Enquête dans le Casa des extrêmes.
Ce n’est pas «Masjid Ennour» (quartier Beauséjour), cet antre d’ayatollahs recruteurs de la mouvance «Attabligh», ni même une des mosquées obscures de Sidi Moumen (voir encadré), mais la mosquée «El Houda» de la rue El Wahda (perpendiculaire au boulevard du 11 Janvier) est tout de même régulièrement investie par des hordes de barbus (ceux du quartier essentiellement), qui y viennent prier et se concerter.
En ce dimanche 18 mai, deux jours seulement après les actes infâmes perpétrés par les 14 fous d’Allah, la prière d’»Al Asr» n’attire pas les foules. Une dizaine de personnes à tout casser, dont deux spécimens à la pilosité indécente par les temps qui courent, prend place dans cette mosquée que surveillent, de l’extérieur, deux policiers en uniforme (et certainement quelques autres, plus discrets). Après le rituel de la prière, la majorité des dévots quitte la maison de Dieu, tandis que les deux islamistes et une autre personne au visage plus dégagé (seulement obscurci par une moustache...inoffensive) s’installent en tailleur pour méditer ou lire des versets du Coran. Est-ce pour que repose en paix l’âme de chacune des 41 victimes de l’avant-veille que se recueillent ces trois-là ?
Mosquée sous haute surveillance
Quelques minutes s’écoulent ainsi avant que les islamistes ne se décident à quitter les lieux. Les policiers postés devant la mosquée, les yeux braqués sur eux, grommellent quelque chose (il ne fait pas bon être barbu, de nos jours), mais ne les interpellent pas (faut-il mettre aux arrêts tous les barbus pour juguler la menace de nouveaux attentats?).
Y. et A., les deux fondamentalistes, habitent le coin. Il n’a pas été aisé de les aborder (ils voient des flics partout), mais lorsqu’ils ont eu l’assurance d’avoir affaire à un journaliste (documents à l’appui), ils ont immédiatement fait part de leur désarroi et de leurs appréhensions: «La presse, dans son ensemble, condamne les auteurs de ces attentats et c’est bien normal. Toutefois, rares sont les journalistes qui mettent en garde contre les dérives sécuritaires et les nombreux amalgames que pourraient provoquer les attentats regrettables qui ont secoué Casablanca. Il ne faut pas mettre tous les islamistes dans le même sac; il ne faut pas les considérer tous comme des poseurs de bombes potentiels», indique Y.
Son acolyte, A., renchérit: «Nous sommes les premiers à condamner les actes de violence commis par des musulmans à l’endroit de leurs frères. Mais qui nous dit que ce sont bien des extrémistes de confession musulmane qui ont commandité ces attentats. Les juifs, qui en connaissent un bout au sujet de la conspiration politique internationale, auraient très bien pu imaginer pareils actes de terreur dans le dessein de faire porter le chapeau aux islamistes».
Haine antisémite
Après avoir débité un tissu incroyable d’âneries, mêlant haine antisémite, approximation théologique et préjugés dignes d’un illettré, A., pourtant titulaire d’un diplôme supérieur, laisse transparaître, dans ses propos, un soupçon de satisfaction (bigrement indécent) par rapport aux événements du 16 mai dernier: «Il fallait bien que pareilles choses se produisent dans cette ville dépravée, qui ne glorifie que l’argent et le statut social et où règnent, à longueur d’année, une ambiance et un mode de vie orgiaques et délétères. J’espère que la tragédie fera réfléchir les gens égarés et qu’ils se résoudront enfin à adopter un train de vie plus en phase avec les préceptes de l’Islam. Les épreuves les plus délicates se révèlent souvent être les expériences les plus bénéfiques, les plus édifiantes». Ben Laden ou l’ayatollah Khomeïny n’eurent pas dit mieux!
Brusque changement de décor
Les propos inquiétants servis par les deux barbus dénotent largement avec ceux recueillis, un peu plus tard, dans un des trois bars de la rue des Charmes. Dans ce bistrot populaire où les additions atteignent très souvent des sommets (les entraîneuses font un boulot épatant!), Abdel, Mouss, Amine et Izza sont attablés autour d’une Absolut Nature (la fameuse bleue), «histoire, estime Amine (banquier de son état), de décompresser un peu, de fuir la réalité en ces jours délicats».
Malgré la musique d’ambiance, le quadrillage méticuleux de tout le périmètre de la salle par des «escort girls» bien en chair ainsi que le flot continuel de vodka suédoise, les quatre dandys n’ont visiblement pas la pêche. «Les attentats de vendredi m’ont scié. Je voyais bien, dans les rues de Casa, que les barbes poussaient et que les voiles se tendaient. Mais, de là à imaginer Tel-Aviv dans nos faubourgs...», s’indigne Mouss.
Les quatre potes parlent invariablement, tout en sifflant des verres, des drames du vendredi. «Nous nous sentons peut-être plus concernés que d’autres parce que nous avions l’habitude de fréquenter, lors des week-ends, certains des endroits visés par les terroristes; nous aurions très bien pu nous trouver à la «Casa» ou au Positano ce jour-là», explique, affligé, Abdel. «Personnellement, reprend Izza, depuis vendredi, j’ai honte d’avoir maintes fois jubilé lorsqu’un kamikaze palestinien faisait des victimes israéliennes. Aucune cause ne doit être défendue de la sorte. Dorénavant, je me sentirai davantage solidaire des Israéliens que de Hamas ou du Hezbollah lorsqu’un attentat se produira dans cette région».
«Nous sommes tous Israéliens»
Le bar, habituellement bourré de monde, ne tourne pas à plein régime. D’aucunes, parmi les nombreuses filles qui s’y trouvent, se roulent les pouces, seules et penaudes. «Les habitués du bar sont encore sous le choc. Ils manquent à l’appel parce qu’ils ont sans doute peur de s’aventurer dans des endroits publics, susceptibles d’être les cibles d’opérations terroristes. C’est, à ce propos, une véritable catastrophe économique pour une ville comme Casa, largement portée sur l’industrie des loisirs», considère Amine, qui poursuit, hors de lui: «Les attentats d’avant-hier ont-ils sonné le glas des derbys WAC/RCA à guichets fermés, des grandes ripailles dans les fast-foods «yankees», des soirées olé-olé dans les établissements sélects de la corniche ? La phobie des attentats, très forte aujourd’hui, se dissipera-t-elle jamais?»
Le choc des photos
La conversation, toujours axée sur l’actualité dramatique, bifurque un peu et les quatre compères donnent leurs avis sur le traitement médiatique des attentats, au plan national. Tous s’accordent à dire que 2M, la chaîne d’Aïn Sebaâ, a parfaitement couvert l’événement, mais estiment en revanche, toujours à l’unisson, que certains supports de presse, en publiant des photos terribles de têtes arrachées et de parties du corps en bouillie, ont forcé la dose. «La moindre des choses aurait été de prévenir, en première de couverture, les personnes sensibles de la nature («gore» comme il n’est pas permis, NDLR) des photos que ces canards ont jugé bon de publier. j’ai personnellement ressenti un violent haut-le-coeur et je n’ose imaginer l’effet que ces photos engendreraient chez une femme enceinte ou un enfant», commente Amine.
Certaines images fortes de la tragédie du vendredi 16 mai 2003 sont désormais ancrées dans la mémoire collective des Casablancais et il ne sera pas aisé de les en déloger. Si plus ou moins tous les habitants de la capitale économique du Royaume ont été secoués par les cinq attentats terroristes et les pertes qu’ils ont occasionnées, il subsiste malheureusement, au niveau de la mentalité, des vues de l’esprit, un clivage trop important entre islamistes et hédonistes. Les uns crient au complot juif ou maçonnique lorsque les autres prennent enfin conscience du caractère inhumain de toute action terroriste.
Mehdi Laaboudi
Sidi Moumen, pépinière de kamikazes

Une écrasante majorité des kamikazes identifiés habitait Sidi Moumen (près de 50.000 habitants), l’un des quartiers périphériques les plus déshérités de Casablanca, réputé pour les courants islamistes violents qui y prolifèrent. Il y a de cela quelques mois, les forces de l’ordre avaient arrêté 13 membres du mouvement extrémiste «Assirat Al Moustaquim» (qui serait le commanditaire des attentats de Casablanca), originaires de ce même ghetto. En outre, postérieurement aux terribles attentats de Casablanca, d’importantes charges d’explosifs y ont même été trouvées.
Lundi après-midi, vers 15 heures, Douar Sekouila, l’une des zones les plus sinistrées de Sidi Moumen, avait des allures de ville fantôme. Certes, quelques gosses jouaient ici et là (au milieu d’une forêt d’immondices). Cependant, les habitants adultes du quartier donnent l’impression de vouloir se faire oublier. «Depuis vendredi, les forces de l’ordre ne nous quittent plus des yeux. Des estafettes sont garées en permanence à l’entrée du quartier. En outre, plusieurs gars du quartier ont été appréhendés, interrogés, puis relâchés. Un état de psychose générale prévaut ici. Plusieurs islamistes activistes du coin savent qu’ils sont dans le collimateur des autorités», explique un commerçant de Douar Sekouila.
Selon lui, depuis quelques années, les islamistes ont littéralement kidnappé le quartier pour en faire ce qu’ils souhaitaient, un centre de recrutement et d’embrigadement de l’Internationale Islamiste. «Un nombre incalculable de jeunes de Sidi Moumen se sont retrouvés, du jour au lendemain, sans vraiment réaliser ce qui leur arrivait, parmi des «moudjahidins» au beau milieu des massifs afghans», indique-t-il.
Mohammed, la quarantaine, estime, quant à lui, que la forte présence policière rassure les habitants du quartier. «Les terroristes identifiés habitaient tous ici et il doit, en toute logique, en subsister quelques-uns, bien en vie. Nous ne dormirons sur nos deux oreilles que lorsque Sidi Moumen sera débarrassé de toute cette vermine».
Sidi Moumen n’est pas devenu un vivier de fondamentalistes par hasard. Si les thèses biaisées et haineuses véhiculées par les recruteurs de «Assalafia Al Jihadyia» ou de «Assirat Al Moustaquim» trouvent un écho favorable auprès des «intouchables» qui peuplent pareil quartier, c’est essentiellement dû au fait que ces derniers, instinct de conservation oblige, s’agrippent à l’unique bouée de sauvetage que l’on veut bien leur lancer: l’islamisme radical.
Bien entendu, il est plus facile de recruter «un homme à la mer» de Sidi Moumen qu’un rupin «insubmersible» d’Anfa ou de Californie. Les autorités, qui ont bien raison de faire le forcing pour démanteler les réseaux terroristes de Casablanca (le vote des membres de la commission de la justice, des législations et des droits de l’homme de la Chambre des Représentants devrait avoir lieu le 27 mai prochain) doivent se résoudre à admettre la forte corrélation qui existe entre la pauvreté et l’islamisme, entre l’humiliation et le terrorisme, et s’atteler à bâtir une société plus équitable. Sans cela, un quartier comme Sidi Moumen demeurera une usine très productive d’assassins résolus.