La leçon aura été lourde de conséquences. Plusieurs messages, pourtant clairs et forts, tirant la sonnette d’alarme, avaient été adressés aux autorités pour lutter contre la poussée de l’intégrisme au Maroc, un mal latent, qui a fini par exploser. C’est le résultat d’une légèreté et d’un laisser-aller que les Marocains secoués par les actes ignobles de vendredi soir dénoncent.
En effet, depuis le début de l’été 2002, les signes attestant d’une montée inquiétante de l’extrémisme étaient très significatifs. Le démantèlement d’une cellule dormante d’Al Qaïda, l’arrestation de membres affiliés à «La Salafia Jyhadia», avaient, en effet, poussé les autorités à réagir et la fermeture de certaines mosquées, devenues des endroits propices à l’incitation à la fronde, avait été opérée.
Près de 50% des mosquées échappent à la tutelle du ministère des Habous et des Affaires islamiques. En effet, des mosquées de fortune ne cessent de pousser comme des champignons, en périphérie et dans les quartiers difficiles. Fréquentées par des extrémistes, certaines mosquées sont déviées de leur fonction principale. Elles se transforment en tribunes permettant d’animer un discours basé sur des idées obscurantistes, prônant souvent la violence et encourageant des actes de haine et antidémocratiques. La mobilisation du ministère de l’Intérieur pour remettre de l’ordre dans ce sens a été notable. Les citoyens s’étaient réjouis des promesses de M. Driss Jettou, alors ministre de l’intérieur, quand il avait annoncé au mois de septembre dernier, la lutte contre tout ce qui menace notre stabilité politique, notre démocratie émergente et notre pluralisme. M. Jettou annonçait également un redéploiement des forces de sécurité pour créer une symbiose. En effet, l’Intérieur semblait décidé à éradiquer le mal extrémiste. Ce ministère a communiqué à ce sujet, précisant que le Maroc est un pays islamique, mais c’est également un État de droit où il n’est permis aucune violation de la loi. «Le Maroc n’est pas l’Algérie et ne le sera jamais», disait M. Jettou, qui avait précisé à cette occasion que la campagne de ratissage entreprise
«n’avait aucun lien avec les prochaines élections. Il n’ y a aucune convergence d’intérêts entre les partis progressistes et les pouvoirs publics pour lutter contre ce phénomène».
De ce fait tous les lieux de culte étaient désormais sous haute surveillance. Des estafettes de police avaient pris place devant chaque mosquée à chaque prière. Cependant, si les intentions étaient bonnes, les moyens demeuraient pour autant limités. Le corps de la Sûreté Nationale souffre d’une insuffisance aussi bien matérielle qu’humaine. C’est ce qui explique, sans doute, que cette campagne de remise en ordre n’a pas duré. Elle était seulement occasionnelle et a cédé la place au laxisme, laissant le phénomène de l’islamisme à l’Afghane prendre de l’essor. Ce qui a conduit à la présente situation.
D’autres signes, des réactions et comportements des extrémistes, auraient pu interpeller les autorités pour s’atteler à lutter véritablement contre le phénomène, mais il n’en fut rien. Le fait que certains représentants du PJD, avaient tenté d’empêcher la tenue du spectacle de Laurent Gerra est révélateur. Le fait aussi que le film de Nabil Ayouch, ait été interdit l’est autant. Ces agissements étant le produit de la force des islamistes, confirmée à l’issue des élections des éléctions législatives de septembre 2002. Le projet de loi anti-terrorisme a été sévèrement critiqué. Il n’a pas dissuadé les obscurantistes de continuer sur leur lancée. Des textes de loi, c’est bien, mais pour prévenir le mal il faut être constamment sur le terrain.
La société marocaine a évolué avec beaucoup de contradictions. Le Maroc se veut un pays moderne sans pour autant nier ses origines arabo-musulmanes. Ce sont donc ces contradictions qui ont engendré cette explosion de violence. D’un côté, on trouve des Marocains «ultra modernes» aussi bien de par leurs idées que de par leur comportement et leur vestimentaire et de l’autre, une catégorie de Marocains avec un vestimentaire à l’Afghane et un comportement obscurantiste et prônant des idées rétrogrades. Aussi, force est de constater que si le Maroc a de tout temps été connu pour être un pays de tolérance où différentes religions se côtoient sans jamais se heurter, il est clair qu’aujourd’hui les choses ont changé. Certes, il ne s’agit guère de conflit entre personnes de différentes religions, mais n’empêche qu’on assiste à un phénomène nouveau celui de certains islamistes hostiles à la démocratie et qui, en plaçant les textes Coraniques hors de leur contexte, proposent un mode de vie loin de toute forme de démocratie.
Par ailleurs, il est à signaler que la montée de l’extrémisme qui sévit au Maroc trouve son origine dans une multitude de facteurs socio-économiques, ayant conduit à une sorte d’amertume, de désespoir, voire de rébellion dans les esprits des jeunes en situation précaire. Le chômage, la misère, l’oisiveté, l’analphabétisme, le manque de visibilité..., sont autant de facteurs qui font que les jeunes en situation difficile trouvent refuge dans la religion. Leur frustration et leur désespoir sont exploités par les représentants des courants obscurantistes, qui les accueillent. Ces derniers représentent un idéal à leurs yeux, tant ils sont investis dans le travail associatif. Ils sont convaincus qu’un avenir meilleur les attend dans l’au delà, mais ils doivent pour cela lutter contre les ennemis de Dieu, ceux qui prônent les valeurs de la démocratie, de l’ouverture, de la modernité et du pluralisme.
La lutte contre ce phénomène doit incontestablement être accompagnée d’une mobilisation visant le développement socio-économique car sans un développement effectif et durable on risque de voir nos jeunes se réfugier dans la délinquance, l’intégrisme ou encore se lancer dans des pateras de fortune... L’État devrait s’atteler à sortir la jeunesse de son mal de vivre en lui donnant les moyens qui leur permettent de vivre dignement. Car, il est regrettable de voir les efforts déployés de part et d’autre pour tirer le pays vers le haut, partir en fumée en un clin d’œil.
Bref, la leçon a été rude, mais elle permettra de remettre les pendules à l’heure pour éradiquer le mal à la racine.
Leïla Ouazry