La première, initialement invoquée d’ailleurs par Moulay Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS, avant le déclenchement même de l’agression américano-britannique contre l’Irak, paraît aujourd’hui quelque peu dépassée. La guerre de MM. Bush et Blair n’a heureusement pas produit les conséquences que d’aucuns craignaient sur "la rue arabe", mais Moulay Ismaïl Alaoui, en lançant le premier le débat sur l’éventualité d’un report, aura eu le mérite certain d’aborder une problématique particulièrement sensible, celle de la crédibilité et de l’opportunité de consultations électorales dans le contexte national actuel.
Un report pourquoi faire ?
Car, en vérité, c’est bien à ce niveau que se situe la principale interrogation et la seule vraie raison de ce report, sachant que plusieurs indications révèlent le réel désenchantement des citoyens pour la chose politique en général et pour les consultations électorales en particulier.
Les partis politiques, avec plus ou moins d’entrain, ont, sinon suscité, du moins accepté l’idée d’élections communales repoussées au début de l’automne prochain, à condition, certes, que ce report n’entrave point le processus de renouvellement des institutions et notamment au niveau parlementaire, celui de la Chambre des Conseillers.
La proposition du PPS aurait été reprise donc par le gouvernement, au vu notamment du très faible engouement des citoyens surtout, celui des jeunes pour l’inscription sur les listes électorales.
Cela aurait, dans un premier temps, motivé l’allongement des délais prescrits pour cette démarche administrative et, ensuite, profondément convaincu les responsables de repousser de trois mois une consultation qui, selon certains, s’annonçait comme perdue d’avance par l’arc des partis démocratiques et progressistes.
On reconnaîtra volontiers, en effet, que les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien ne donne à croire aujourd’hui que la désaffection des Marocains et des Marocaines envers la grande majorité des forces politiques a diminué depuis le mois de septembre 2002. Au contraire.
De même, les "vainqueurs" des législatives, c’est-à-dire le mouvement islamiste, "sûr de lui et dominateur" comme disait Stanislas Poniatowski, escompte bien engranger de nouvelles victoires à l’occasion des communales. Et cela ne le dérange nullement qu’elles soient légèrement "décalées", puisque ce délai sera incontestablement mis à profit pour accroître son influence populaire et étendre sa démarche propagandiste.
À l’opposé, les partis de la majorité et ce qui reste de l’ancienne droite administrative espèrent que le report leur permettra de lancer leur action à l’échelon local, laquelle action est encore aujourd’hui totalement virtuelle.
Ce que l’on constate donc de tous côtés aujourd’hui tient en une phrase : "les citoyens ne s’intéressent pas aux prochaines élections et il faut mettre à profit le délai octroyé pour garantir un taux de participation honorable et, sans doute, des performances acceptables pour les forces de la démocratie, du progrès et de la modernité".
Pourtant, de tels souhaits et de telles espérances ne sont-ils pas totalement déplacés aujourd’hui ?
Il est douteux, en effet, que trois mois suffiront à convaincre les électeurs de se présenter devant les urnes ou de voter pour des forces politiques qui n’ont pas encore eu la volonté et le courage de tirer les leçons de leur fiasco de septembre 2002. De même, si le prétexte de la période estivale est avancé pour justifier un tel report, que dira-t-on à la fin de l’été quand la désaffection sera au moins aussi ample qu’elle le fut l’an dernier, ce qui donnera à la formation la plus motivée, la mieux organisée et la plus combative une implantation municipale majeure dans la plupart des régions du Royaume ?
Le débat autour du report de ces consultations a don cmis en évidence une béance particulièrement tragique aujourd’hui, celle de la faiblesse de l’action politique des formations démocratiques, lesquelles sont encore incapables de retrouver audience et confiance auprès des Marocains.
Ce constat, qui déplaira fortement aux "frères et aux camarades", est établi non sur la base de critères scientifiques, de sondages et autres projections, mais au vu de la passivité des formations en question, de leur manque d’initiatives pour aller au-devant des électeurs, de leur appétence pour des questions qui mobilisent certes le peuple mais ne le concernent pas au premier chef (comme l’Irak par exemple !). On nous dit sur tous les tons que les forces politiques sont irremplaçables, indispensables, mais dans le même temps, celles-ci se contentent de gérer l’existant, sans ambitions affirmées, sans volonté de combattre et de convaincre, sans séduction pour les citoyens !
Cela permet au PJD, réceptacle de toutes les frustrations, de toutes les intolérances et de toutes les démagogies populistes, de s’engager dans la voie de la conquête démocratique du pouvoir, lui qui s’offre même le luxe d’interviews policées et sages dans des quotidiens bien pensants. Le paradoxe est tel que le parti des conservateurs et des réactionnaires apparaît ainsi à moindre frais comme une composante incontournable de l’édifice démocratique et institutionnel national, tandis que dans la population les signes extérieurs de son influence grandissent plus vite que les ouvertures des boutiques de la chaîne "châles et foulards", plus vite même que l’esprit de lucre d’investisseurs qui veulent gagner du fric en exploitant le nom de Lieux Saints de l’Islam pour vendre leur bibine sucrée et colorée.
A côté de la plaque
Le débat sur la nécessité ou l’utilité d’un report des élections communales est, ainsi, un faux débat. Le délai accordé, trois mois, ne sera pas suffisant pour permettre un sursaut salvateur et une réelle réaction des forces politiques qui somnolent depuis des lustres, qui défilent une fois par semestre devant la gare de Rabat Principal et envoient leurs dauphins préférés participer à un gouvernement au sein duquel ils n’ont plus aucune influence. Tout juste leur reste-t-il comme l’a exprimé récemment Al Bayane dans un billet, la volonté de quémander au pouvoir des subsides pour "une diplomatie parallèle" sans omettre de rappeler, chaque que cela leur semble nécessaire, que la presse partisane a besoin de subventions !
On reportera donc les élections. Mais, s’il n’y a pas une réelle révolution à l’intérieur des partis dans le trimestre qui suit, si ne se manifeste pas la vraie volonté de revenir vers le peuple, si les formations de la Koutla ne repartent pas à l’assaut des quartiers populaires, alors le délai accordé par les pouvoirs publics pour permettre à ces partis de reprendre "du poil de la bête" n’aboutira à rien.
Et la consultation de septembre servira seulement à deux choses :
- Confier aux islamistes des positions stratégiques dans les plus grandes municipalités du pays ;
- Confirmer une conviction déjà fortement ancrée, celle que le report aurait dû être beaucoup plus important.
De plusieurs années par exemple, le temps de permettre à une nouvelle génération de politiques d’émerger …
Fahd YATA