La fin des années 80 du siècle passé, marquée par l’effondrement du système communiste et la fin de la guerre froide, était propice à ce que le Maroc s’engageât résolument dans un processus de démocratisation, de réformes institutionnelles et de consolidation de l’État de droit ; ce qu’il n’a pas manqué de faire sous l’impulsion de l’institution monarchique.
Ce processus s’est trouvé renforcé, d’une part, par l’avènement en février 1998, du gouvernement d’alternance consensuelle présidé par le Premier Secrétaire de l’USFP, principal parti de gauche marocain resté cantonné dans l’opposition pendant près de quarante ans, et auquel participaient également d’autres partis de gauche représentatifs, et de l’autre, par les conditions dignes dans lesquelles s’est déroulée la succession royale en juillet 1999 et par la personnalité du jeune Roi Mohamed VI, très attaché aux valeurs démocratiques et très sensible au sort des plus démunis.
Toutefois, afin que ce processus constitue un puissant levier de modernisation et de progrès pour le pays, il est nécessaire que la classe politique marocaine, à qui il revient d’assurer la marche de l’exécutif et le fonctionnement sain des instances élues, et à qui incombe en grande partie, l’encadrement et la formation des citoyens aux plans civique et politique, soit au diapason de l’action royale, par son dynamisme mobilisateur des citoyens et sa vision stratégique tournée vers le progrès. Or, tel n’est pas le cas actuellement. Cette observation vise plus particulièrement les forces de gauche porteuses potentielles des valeurs de progrès et de modernité.
Certes les avancées démocratiques indéniables accomplies depuis 1998, et qui ont été couronnées par l’organisation le 27 septembre 2002, d’élections législatives transparentes et crédibles, doivent beaucoup à la présence de la gauche au gouvernement. Cependant, il n’en est pas moins vrai, que la gauche marocaine a contribué à ces avancées plus par le seul fait de sa présence à l’exécutif que par son dynamisme propre. Ne parvenant pas vraiment à adapter son système de pensée à la nouvelle donne mondiale née de la faillite du communisme, elle apparaît plus subissant la dynamique de changement impulsée par l’institution royale, qu’acteur dynamique de ce changement conformément à ce qui constitue normalement sa vocation.
Les limites de la capacité de la gauche à répondre de façon adéquate aux priorités de l’heure au Maroc, se sont aussi clairement manifestées dans sa conduite de la politique économique sous le gouvernement d’alternance. La gauche n’a pu faire mieux en ce domaine, que de se prévaloir d’avoir agi presque aussi bien que les gouvernements de droite ou technocratiques précédents en matière de préservation des équilibres fondamentaux. Elle a poursuivi ainsi une politique économique que l’on ne peut, certes, qualifier de mauvaise, mais qui n’en demeure pas moins médiocre et incapable de ce fait, d’enclencher le décollage économique du pays.
Pourtant, c’est au niveau de la politique économique que devait se distinguer le mieux le gouvernement d’alternance par rapport aux gouvernements droito-technocratiques qui l’ont précédé, et se manifester cette dynamique profonde de changement et de progrès dans laquelle il se promettait d’engager le pays.
La faiblesse de la classe politique marocaine fait que le Maroc ne parvient pas à se développer à un rythme suffisant permettant de résorber significativement les énormes déficits socio-économiques du pays et aussi de réduire l’écart de développement qui nous sépare des pays développés, et qui ne fait que s’aggraver.
Le Maroc présente ainsi l’image contrastée d’un pays qui, d’un côté, possède tous les atouts pour donner l’exemple, notamment au sein d’un monde arabe traumatisé et en perte de repères, surtout après la récente débandade irakienne, en matière de démocratisation, de tolérance, de conciliation entre modernité et authenticité, de développement socio-économique, mais qui, de l’autre, n’exploite pas adéquatement ses atouts et continue de recéler des fragilités qui pourraient même remettre en cause, inopinément, les avancées acquises.
C’est aussi en raison de la faiblesse de la classe politique marocaine, que la technocratie se trouve, encore une fois, placée aux postes de commande, bien qu’en situation normale en démocratie, elle ne puisse qu’être subordonnée au politique.
Or quelles que soient les compétences et les vertus dont on voudrait la parer, la technocratie est incapable de suppléer le politique dans la conception d’une vision stratégique de nature à motiver et mobiliser les citoyens, et guider l’action gouvernementale. La possibilité pour le Maroc de sortir du sous-développement, demeure ainsi, en grande partie, tributaire de la capacité de sa classe politique, notamment celle de gauche, à se muer en une véritable force de progrès et de modernité.
Il est donc plus que temps pour la gauche marocaine, du moins celle qui a fait le choix de la démocratie pluraliste et du réformisme, d’entreprendre sa refondation, et de faire son deuil de schémas de pensée dépassés et obsolètes qui ont sombré en même temps que le mur de Berlin. Car comment la gauche pourra-t-elle contribuer à conduire le Maroc sur le chemin de la modernité, alors qu’elle demeure incapable de se moderniser elle-même?
Comme toute pensée politique ne peut manquer de renvoyer à une certaine interprétation de l’Histoire, l’un des premiers chantiers de la refondation de la Gauche marocaine devra porter sur une relecture, débarrassée des œillères idéologiques, de l’histoire du Maroc depuis l’indépendance, période marquée par la genèse et le développement du mouvement de gauche marocain et par les luttes qui l’ont opposé au pouvoir monarchique. Car, au mépris de l’objectivité historique, la gauche marocaine continue de véhiculer une lecture manichéenne de l’histoire du Maroc indépendant, qui voudrait faire admettre que pendant plus de quarante ans, cette histoire s’est résumée en une lutte acharnée menée par les forces de gauche issues du mouvement national, pour la démocratie et la justice sociale, face à un pouvoir totalitaire et anti-populaire.
Tant que la gauche marocaine restera attachée à une telle lecture de l’histoire, qui occulte ses propres errements, l’empêche de prendre une juste mesure de sa véritable place sur l’échiquier politique national et de rompre définitivement avec une certaine propension à se considérer comme la seule force politique pourvue de légitimité et de représentativité, elle ne pourra procéder à une régénération féconde de sa pensée.
Ould Zaouia