Bush vend la peau de l’ours avant de l’avoir tué. L’Irak est déjà partagé. Les Anglais ont leur part, les Américains la leur. Puis il y a les parties communes comme dans toute copropriété. À leur tour, les marchés de l’après-guerre sont distribués en famille. Rumsfeld a donc tenu parole : Chirac est puni pour n’avoir pas suivi aveuglément... Mais la partie ne fait que commencer. Et rira bien qui rira le dernier.
En attendant, les choses ne vont pas comme elles le devraient. Le camp de la guerre entreprend la guerre et le camp de la paix se contente de déclarer la paix. La paix, elle aussi, a besoin d’être défendue par les armes. Une “neutralité” qui arrange le camp de la guerre n’en est pas une...L’Europe aura-t-elle laissé tomber, comme de coutume, l’Arabe ?
Presque tous les responsables européens ne parlent qu’avec un seul cœur, le cœur du business ; une seule logique, la logique du profit. Et pas de morale, pas de scrupules ! Les Irakiens peuvent mourir tous les jours et pourrir sous les ruines de leurs maisons, Bush a, de facto, carte blanche des chancelleries européennes. Elles espèrent quelques ossements de l’Irak dont un Bush, rassasié, ne voudrait pas. Que les Français se souviennent de cette phrase de Mendès France : “On ne joue pas avec les tricheurs !”
À la paix et la stabilité en Irak, il y a désormais une condition : le départ des Américains et des Anglais. Si choix ils ont, ils l’ont entre un départ immédiat avec une économie en matériel comme en vies humaines et un départ différé, forcé, précipité et catastrophique, avec des dégâts matériels et humains considérables. Ils se comptent par millions les Irakiens et non Irakiens armés et décidés d’en découdre. Chaque fois qu’une colonne militaire ou un convoi se hasardera dans une artère saturée de passants, à Bagdad ou ailleurs, il se trouvera toujours des anonymes pour leur jeter une grenade, les arroser d’une rafale d’armes automatiques, en descendre deux ou trois , en blesser d’autres, et disparaître dans la nature. Que faire ? Arrêter toute la population ? Tuer tout le monde ? Jusqu’à quand, M. Bush ? Anglais et Américains ne pourront vivre que barricadés dans des camps retranchés. Et, à la moindre négligence, ils passeront à la caisse...
Il y a désormais dans ce Proche-Orient un culte de l’action-suicide avec un enseignement en bonne et due forme, des brochures et un conditionnement qui n’existent nulle part au monde. Grâce en est rendue à Israël. Se suicider est, ici, la chose la plus ordinaire. Cette arme de frappe vaut largement, sur le long terme, tout l’arsenal US. GI et marines se fatigueront de tuer. Irakiens et Arabes ne se fatigueront jamais de mourir.
Quand Américains et Anglais auront fait leurs comptes au bout du temps que durera cette guerre, ils s’apercevront que l’hécatombe n’est pas que le lot des Irakiens. Le samedi 5 avril, on comptait 22 morts, 74 blessés et au moins 5 disparus parmi les soldats anglais ; 69 morts, 154 blessés et 7 disparus parmi les Américains. Tous ces dégâts en 15 jours ! On en est loin de la promenade que promettait à ces jeunes Madeleine Albright. À ce rythme, il faudrait au minimum ajouter, dans 150 jours, un zéro à ces chiffres. Il y aurait alors, chez les Anglais 220 morts et chez les Américains 690 morts. Mine de rien, cela fait, parmi les GI, 4 à 5 morts par jour. Et donc 5000 morts au bout de 1000 jours d’occupation : moins de trois ans.
À la longue, les populations aux États-Unis comme en Angleterre cesseront fatalement de suivre. L’Irak ne leur appartient pas, les Irakiens ne veulent ni de leur armée ni de leur assistance, et leur présence, dans ce pays, restera en tout état de cause contraire au droit international et source inépuisable d’ennuis et de pertes.
Est-il aide humanitaire plus prioritaire que de laisser un peuple vivre en liberté ? Une aide humanitaire peut-elle couvrir ce crime contre l’humanité qu’est l’agression illégale et injuste d’un pays et un peuple ? Écarter Saddam Hussein justifie-t-il que l’on tue un enfant ?
Plus de 472 morts et 4399 blessés parmi les populations civiles Irakiennes, sans compter les centaines de militaires tués, les sévices corporels, les exécutions sommaires non comptabilisées, la détention à discrétion de milliers d’irakiens, dans des conditions sordides, chez eux, en plein XXI siècle, contre la loi internationale, et tout ça, en moins de 15 jours. Saddam aurait-il fait autant ? Lui au moins est Irakien. Bush prétend “libérer” les Irakiens de Saddam, il est en train de faire en quelques jours ce que ce dernier n’a pas fait en 30 ans !
Voilà de quelle manière la Maison Blanche entend fraterniser avec les Irakiens !
Bush et ses compères sont pourtant décidés à naviguer contre vents et marées, direction le brut, leur première étape. Les cartes qu’ils ont dévoilées à ce jour permettent de deviner le reste de la partie. L’apocalypse !
La confiance de Bush se fonde sur ce que cet homme et son entourage considèrent être une connaissance approfondie de l’Américain moyen, qu’ils savent conditionné par une scolarité et un catéchisme ad hoc. Il est patriote, élémentaire et ignorant de tout ce que le totalitarisme américain l’a empêché de connaître. Et donc de tout ce qui se passe en dehors des États-Unis. Quelle meilleure preuve de cette ignorance que l’innocente et révélatrice réflexion de ce jeune GI à l’intention son compagnon d’infortune : “Il paraît qu’il y a beaucoup d’Arabes en Irak !”
Tout ce que Bush doit espérer dans l’immédiat, c’est un corps à corps sanguinaire de plusieurs semaines dans Bagdad. Il doit être convaincu que cela ne fera que galvaniser, dans sa majorité, l’opinion américaine autour de lui. Il sait que la résistance arabo-musulmane ne donnera pas un moment de répit aux soldats américains sur le terrain et aux officiels américains partout dans le monde, aussi longtemps que l’occupation de l’Irak continuera, et ne doit pas demander mieux, convaincu qu’il y fera d’une pierre plusieurs coups.
Dès après une pseudo-occupation de l’Irak, la première urgence de Bush sera la rentabilisation du pays “conquis” et donc le pompage du brut. Impossible sans l’impossible sécurité, à moins qu’il ne recoure à un moyen et il y recourra : l’isolement des puits et des raffineries, sur des dizaines de kilomètres à la ronde, par des fils barbelés à haute tension électrique, le tout sous surveillance de batteries de missiles patriotes et d’unités spéciales.
Naîtront alors, comme au sein de toute colonisation portant bien son nom, deux Irak : l’Irak utile et l’Irak non utile, où l’on charcutera de l’Arabe à tour de bras.
La sécurisation du pays continuera d’être un impératif, mais seulement sur le papier. Que pense faire Bush ? Mettre cette sécurité sous la responsabilité des chefs autochtones, ceux-là mêmes qui le soutiennent aujourd’hui et qu’il aura commis à l’encadrement de la population. C’est en leur nom que l’armée américaine entreprendra, directement ou indirectement, là où un Américain sera tué, des représailles mortelles contre la population : c’est le 3ème Reich.
Des soutiens en armes, en combattants et en combattantes viendront fatalement des pays musulmans. Un isolement de l’Irak au barbelé et aux mines rendrait impossible toute infiltration, mais Bush aura intérêt à laisser faire... Il lui suffira de prendre prétexte de ces infiltrations et il pourra, à loisir, monter des expéditions punitives à la Charogne contre, par exemple, la Syrie, l’Iran, le Soudan et même la Jordanie. C’est un premier pas vers la colonisation et quelle colonisation (!), sur le très long terme, de ce qu’on appelle le Monde arabe.
En somme, Bush et ses successeurs procéderont à la politique du pourrissement systématique et généralisé, la main dans la main avec l’Angleterre, Cheval de Troie de la Maison Blanche en Europe. C’est le prétexte rêvé, dans un premier temps, pour exclure toute administration des Nations Unies. On voit de là le motif : tant que le pays ne sera pas pacifié - et il ne le sera jamais - le travail de l’armée n’est pas terminé et les Nations Unies doivent attendre... C’est aussi simple que cela. Et, aussi simplement, Bush aura toutes les chances d’assurer sa réélection à la tête des USA. Il dira en substance aux Américains qu’il espère le comprendre : Vous m’avez soutenu dans mon engagement contre Saddam (disparu entre temps et devenu une sorte de Ben Laden), je me suis engagé dans votre intérêt, vous n’avez pas le droit de me laisser au milieu de la rivière, il faut m’aider à la traverser. Il aura même des chiffres pour les convaincre. “Sa victoire” militaire et le pompage du brut dans une quasi-exclusivité au Proche Orient amélioreront notoirement la bourse et gonfleront le dollar.
Voilà le nouvel ordre international version Bush. Il tend, comme on le voit, vers l’effondrement de toutes les valeurs humaines échafaudées laborieusement des siècles durant et la mise en cause de tous les droits humains individuels et collectifs acquis au bout de plusieurs siècles de lutte. Les pays menacés se verront obligés de se placer sous la protection d’autres puissances : c’est le retour au XIXe siècle, à une sorte de guerre froide, à la course aux armements ; c’est la fin des indépendances et la recomposition de l’humanité selon des normes auxquelles il vaudrait mieux ne pas penser.
Voilà le programme.
Mais comme nous sommes sur terre, les choses se passeront autrement.
Omar Mounir