| | Articles » Actualité | | Latifa Jbabdi, la militante Portrait |
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Auteur : Publier le : January 23, 2003
Latifa Jbabdi fait partie de cette génération qui a bataillé pour arracher les acquis et les avancées démocratiques dont nous jouissons aujourd’hui. A 47 ans, elle déborde d’énergie et évoque la période de sa détention avec frénésie. Tant d’années se sont écoulées depuis, la page est désormais tournée, mais c’est avec la même fougue que Latifa Jbabdi en parle. Cette native de Tiznit s’est intéressée précocement à la chose publique. A l’âge de 13 ans, elle sera active politiquement. Sensible aux écarts sociaux, Latifa Jbabdi, se sentait concernée par la situation précaire de ses semblables au point que son père la qualifie de communiste. Elle ne tarda pas à découvrir la signification de ce terme. Ce fut dans l’ouvrage de Lénine “Que faire” qu’elle chercha la réponse à ses interrogations avant de forger sa propre voie. Du coup, sa quête d’une société juste et équitable devient viscérale. Le parcours sera long et non sans embûches. “Ce n’est pas un parcours personnel, c’est une action collective.”, tient-elle à préciser. En effet, l’environnement global où elle évoluait l’avait d’emblée préparée à avoir une vie sociale très active. Faisant partie d’une famille nationaliste, elle assistait souvent aux réunions de son père et ses camarades militants. Leur maison à Tiznit était le refuge de nationalistes. “Des fois on ne fait pas le choix délibérément. Je ne pouvais qu’être militante.” Avec la montée du socialisme au Maroc, elle adhéra dès 1969 au PLS. “J’étais à la recherche d’un parti qui répondait à mes idéaux. Mais au bout d’une année, je me suis aperçue que les débats internes étaient loin de répondre à mes aspirations”. Elle créa, avec un réseau de jeunes, alors étudiante à Agadir, l’OREC (Organisation Révolutionnaire des Étudiants Communistes). Aussi, pouvait-elle travailler étroitement avec les ouvriers, en sillonnant tout le Maroc. En parallèle, Latifa Jbabdi et ses camarades avaient rallié la nouvelle gauche qui se formait. Ce fut alors le début de ses déboires avec les autorités. Elle fera l’objet de plusieurs mandats d’arrêt. Son père sera aussi arrêté pour faire pression sur elle. Mais cela ne la persuadera pas. Après deux mois de fuite et de clandestinité, Latifa regagne son lycée, suite aux grèves soutenues de ses camarades, mais ce ne fut pas pour longtemps. Elle poursuivra alors son chemin, avec la même conviction, la même ardeur. Elle sera définitivement expulsée du lycée, après les manifestations de Tan Tan, puis persécutée, harcelée, mais vainement “La politique à l’époque ne se menait pas forcément à la télévision, mais à la prison, à la torture, à la mort”. Plus tard, elle intègre l’École Régionale d’Instituteurs . Ce fut donc le début du travail syndical (l’UMT et le syndicat national des enseignants). Ses contacts avec les ouvriers ne seront plus dans la clandestinité. En 1973, Latifa Jbabdi sera élue congressiste au 5ème congrès de la Fédération des enseignants en 1973. Ces nouvelles activités ne l’empêchaient pas de poursuivre son travail au sein de l’OREC, ni de poursuivre ses études. Suite à l’interdiction de l’OREC, ses membres continueront à travailler sous la couverture du PLS. En 1974, elle décrocha son baccalauréat et son diplôme d’institutrice. Elle eut les meilleures notes au niveau national. En tant que major de sa promotion, elle avait la priorité du choix de son affectation. Il n’en était rien, Latifa Jbabdi sera affectée à Zakoura. Mais ne rejoindra jamais ce poste et entamera ses études universitaires à Rabat (Elle aura sa licence en sociologie en 1980, et plus tard un master dans la même discipline à Montréal).
Persévérance
Latifa Jbabdi, sera arrêtée lors de la vague d’arrestations de 1977 alors qu’elle militait au sein du groupe 23 mars. Enlevée la nuit de chez elle, elle sera conduite à Derb Moulay Chérif, puis à Ghbila, ensuite à Laâlou et Meknès. Un nouvel épisode de torture commençait alors pour elle. Mais elle n’abandonna jamais, même dans les pires moments de détresse et de souffrance. D’ailleurs, elle en parle sans la moindre amertume, mais avec la plus grande fierté et le même enthousiasme. Sa détention prendra fin alors qu’elle était agonisante. Les séquelles d’une telle épreuve sur sa santé se sont installées à jamais. Elle restera pendant des années en liberté provisoire. Pour autant, Latifa a décidé de tourner la page, elle n’a même pas déposé de plainte auprès du CCDH. Elle a décidé de poursuivre le combat autrement, le combat qu’elle avait entamé alors enfant. Celui de la lutte contre les injustices. Il fallait donc démocratiser la vie politique, à travers des institutions légales. “Notre récompense est de voir le Maroc comme il est aujourd’hui. Toute notre douleur s’estompe quand on sait que nous vivons actuellement dans un Etat de droit”. Souhaitant y apporter sa contribution, elle gagna l’OADP, avec les camarades du 23 mars. Elle participa alors à la réalisation de 3 événements majeurs : la levée de l’interdiction de l’UNEM, la préparation du congrès de l’UNEM et la création de la CDT et de l’AMDH. Cependant, elle s’est vite aperçue que la femme était marginalisée et qu’il était quasiment impossible d’améliorer sa situation sans une entité autonome. D’où la création de l’Union de l’Action féminine en 1983. Latifa Jbabdi sera alors à l’initiative de plusieurs grands événements qui ont permis de notables avancées en terme de condition féminine au Maroc. Une publication dédiée à la gent féminine verra le jour (“Le 8 mars”), dont le premier numéro tiré à 22 000 exemplaires sera réédité. La dynamique fut déclenchée et plusieurs tabous levés facilitant ainsi l’ouverture des dossiers considérés jusqu’alors “sacrés”. En 1987, une campagne test visant la réforme de la Moudawana est ainsi lancée. En 1992, un million de signatures pour le changement de la Moudawana seront recueillies. S’en suivirent alors la timide réforme de 1993, la marche mondiale des femmes contre la violence et la pauvreté, en mars 2000, ainsi que le Plan d’action d’intégration de la femme. Aujourd’hui, Latifa Jbabdi, semble optimiste, elle estime que le sort de la femme marocaine dépend en priorité de la volonté Royale. La constitution d’une commission est de bon augure. Pour autant, elle poursuit son combat au quotidien, en soutenant les femmes victimes d’injustices sociales. Elle puise même toute son énergie dans sa lutte contre l’injustice et la discrimination afin de faire progresser la condition des femmes. Elle en sait quelque chose, elle qui fut l’objet d’un licenciement abusif de sa fonction au sein de l’Agence de développement Social, après y avoir travaillé pendant 12 mois sans relâche. “Les compétences au Maroc sont dérangeantes. Une femme intègre, vraie, a du mal à trouver sa place dans cette société de médiocrité”. Elle considère que son renvoi est juste un coup parmi tant d’autres. Libre, audacieuse, vigilante et passionnée, cette mère de deux enfants ne connaît pas ce qu’est l’échec. Aussi poursuit-elle son chemin malgré toutes les embûches qui peuvent l’entraver. Leïla Ouazry
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